Carnets d'Indonésie, lettre à J.-M. (4)

Publié le par 1rΩm1

 

[in  memoriam  J.-M.]

Jakarta, 26 juillet 1987, 27 juillet, 28 juillet

Hello Mister(s),

Vous voyez, je reprends le stylo — alors même que la lettre précédente est encore dans mes bagages et, par conséquent, n’est pas envoyée.
Nous  voici de retour dans la ville sale, surpeuplée, qu’est Jakarta, et, si ce n’était pas un port confortable, surtout pour Jacques, qui, tel un marin,  y était attendu par Myriam — que j’étais également content de retrouver —, je crois que je ne verrais là aucune espèce d’agrément… Mais le temps de lire et d’écrire que j’entrevois — enfin — et qui reste la valeur la plus importante à exporter — aura peut-être raison du mal-être jakartanais.

Long préambule, en vérité. La lettre pourrait se résumer à tout va bien, mais j’ai envie, également, d’y développer quelques quelques choses. Tant pis pour vous.
Je suis dans mon lit de la Jalan Malabar, une spirale fume pour éloigner les insectes, dans le casque du walk-man Karajan dirige la neuvième symphonie de Beethoven (toujours les piratages indonésiens !), la climatisation diffuse un air agréablement frais… il a plu tout à l’heure (une grande première !)… je fume une cigarette au goût des grands espaces qui a nom Malboro, dont l’odeur ne se mêle pas à celle des kreteks (si tu as besoin, au cours de cette lettre, Pascal, je compte sur J.-M. pour te traduire)… bref, je m’introvertis, et, après une journée jakartanais lourd et malsain, tout ceci fait vraiment du bien…

J’attendais de ce voyage un viol, un rapt, bref, quelque chose d’inattendu, de violent, de violentant… Importé de frais à Jakarta j’ai pris pour argent comptant — et moyennant le change — l’enfer de cette ville.
Cela ne m’a pas même pas abasourdi, pas même effrayé — oserais-je le dire ? —, cela ne m’a pas dépaysé.
Heureusement  que  Yogyakarta  a  redonné  sa  dimension  humaine  au  reste  de l’Indonésie : en rentrant ici, je savais ce que j’allais retrouver — et ce que j’avais perdu !
Mais à Yogyakarta tout est agréable… calme… touristique aussi… et bien plaisant.
Prambanan, Borobudur tiennent de la carte postale, du livre d’art, de la géographie…

Carnets d'Indonésie, lettre à J.-M. (4)
Carnets d'Indonésie, lettre à J.-M. (4)
Carnets d'Indonésie, lettre à J.-M. (4)

Surabaya, c’est Jakarta en plus petit. Taxi, train, tricycle à moteur, becak, bus, tout ceci roule encore, et, pour le choc, il a fallu attendre le bromo bateau (les lapsus s’expliquent par la fatigue).

A Probollingo, en effet, moyennant 8000 roupies pour nous deux, Jacques et moi, on s’est fait mener ((en bateau)) jusqu’une île voisine sur un raffiot (o.c.r., un seul f [après vérification]) à moteur, où Jacques — plus tard… — m’a avoué qu’il espérait trouver un restaurant avec terrasse et parasol face à la mer bleue (!).
Au début, cela avait l’air d’une pub pour Pacific : l’empreinte des pas mouillés sur le bois de la coque s’effaçait au soleil mouillé… Sur la plage, un amoncellement de coques de noix aux voiles placides dans des toiles vertes ou bleues…

Carnets d'Indonésie, lettre à J.-M. (4)

En fait de Tahiti, d’hôtel, de mer et de page, nous avons aluni sur un village de pêcheurs où les gens nous ont suivis par grappes, nous happant le bras au passage ou nous le tapotant — étrangement inexpressifs, silencieux, ou se regardant et partant dans de petites rires… Nous avions soif, faim, le soleil au zénith chauffait durement… Des enfants nus se montraient aux palissades de bambou qui traçaient les rues de ce village labyrinthique à travers lequel nous suivons le pilote du bateau qui nous servait de guide. Des femmes tenaient des enfants apparemment malades…
On nous a menés dans une maison qui tenait de la cabane où une femme nous a fait à manger. A travers l’ouverture qui servait de fenêtre, dans un réduit qui servait de cuisine-salle à manger (nous avons mangé sur une sorte de lit qui leur sert de table, assis), les gens nous regardaient ; nous faisions la télévision pour ces pêcheurs, dont femmes et enfants ne voient certainement que peu d’occidentaux… Je dois dire que la fascination était réciproque. Et que cette cette expérience inaugurale m’a mis fort mal à l’aise — et renvoyé, en la démultipliant, à la relativité culturelle à laquelle rien d’ordinaire ou presque ne nous fait songer…

 

Voilà pour le viol attendu. Expérience intéressante, mais dont je ne dirais pas qu’elle fut agréable — expérience à faire, en tout cas. Je pense d’ailleurs qu’en d’autres endroits de Java elle aurait pu être plus forte encore, car, après tout, hommes et adolescents, là-bas, ont des contacts quotidiens avec la ville où ils vont vendre leur poisson.
Pour clore cette visite, notre guide nous a invités chez lui, où nous avons dégusté un toast au durian ! Le durian, c’est bon, bon, si vous saviez (tu sais peut-être, J.-M.) ! Pour faire aussi infect, il faut que nous soyons J.-M. —  à qui l’on offr[irait] du munster. Cela en a d’ailleurs un peu l’odeur. Selon Jacques, on interdit d’apporter ce délicieux fruit dans les avions et les hôtels, tellement cela vicie l’atmosphère. Les Indonésiens en raffolent, c’est leur gourmandise. Et refuser cette hospitalité aurait été totalement déplacé…

Bref, nous avons mangé nos toasts. Bon appétit [, Messieurs !]. Le plus curieux, avec ce « fruit » (si tel est le nom qu’on peut lui donner), c’est que le goût immédiat vous lève indiciblement le cœur ; dix minutes après, l’arrière-goût est agréable ; on y reviendrait, si de prime abord on n’avait pas trouvé cela si infect ; l’arrière-goût à peu près agréable s’estompe rapidement ; mais, ô traîtrise, une demi-heure après voici que se produisent d’interminables renvois, qui sont pire que le prime abord que vous avez mangé ! Le soir, je mangeais encore du durian ! L’épouvante absolue.  — J’y pense encore, en frissonnant.

(à suivre)

 

 

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