1118 - À la napolitaine (9)

Publié le par 1rΩm1

 

 

À LA NAPOLITAINE

 

RÉCIVIDE

ET (NOUVELLE) TRANCHE (DE VIE)

 

(Journal extime)

 

PARIS - NAPLES - PARIS - ****

 

(16 février - 1er mars 2020)

 

9

 

21 février

Matin

Je n’avais aucun souvenir de l’endroit : j’avais dû renoncer à la visite du fait de la perte de ma carte d’identité en 2013, précisément quand je m’étais présenté à la billetterie et avais voulu justifier mon droit à une réduction. La chapelle Sansevero n’est, en effet, pas un lieu dont on pourrait ne pas garder la mémoire en raison tant de ses sculptures saisissantes que des stupéfiantes « machines anatomiques » exposées dans des vitrines.

Le lieu est le délire magnifique des Lumières, l’affirmation la plus échevelée de l’optimisme d’un savant demi-fou, d’un Frankenstein illuminé avant l’heure, dont les sculptures, d’un étage l’autre, seraient les créatures transhumanistes sauvées de la mort, qui se rêvent toutes prêtes à renaître et s’animer.

Qu’on en juge :

« La chapelle Sansevero  [me dit le guide que je consulte aujourd’hui] est la chapelle de la famille des Sangro (XVIe siècle). Le prince Don Raimondo de Sangro (1710-1771) la fit décorer […] de marbres polychromes, de statues et de fresques. Homme de science, le prince était passionné de mécanique, d’hydrostatique, d’anatomie, d’imprimerie, de coloration de marbres et de vitraux, et aussi d’alchimie.

Parmi ses expériences, le prince réussit à métalliser le réseau sanguin d’une femme enceinte et d’un homme. Après la disparition des chairs, il n’est resté que les os et l’enchevêtrement complexe des vaisseaux.

Ces deux “études atomiques” ont été placées dans les armoires du sous-sol où l’on peut les observer non sans quelque effroi… »

© Internet
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« La chapelle est marquée par la philosophie maçonnique, selon laquelle de la mort renaît la vie. »

[Et dans un encadré :] « Le centre du chœur est occupé par une majestueuse Déposition de croix de Francesco Celebrano. A dr[oite], le Disinganno de F. Queirolo, prisonnier de son filet sculpté, est un chef-d’œuvre de technique. A g[auche], la Pudicizia […] de A. Corradini, réalisée à la mémoire de la mère du prince Don Raimondo disparue jeune, représente une corps dont le corps est subtilement suggéré par un voile. Dans le Christ voilé, de G. Sammartino, le voile plissé très fin prend, ici encore, une place primordiale. Sculpté dans le marbre, il couvre le corps du Christ mort et rend palpable au regard les formes du cadavre. » [Guide bleu, “Italie du Sud, Sicile, Sardaigne”, Hachette, pp. 307-308]

Sammartino (Giuseppe), le Christ voilé (180 x 80 x 50 cm), 1753 © Internet
Sammartino (Giuseppe), le Christ voilé (180 x 80 x 50 cm), 1753 © Internet

Sammartino (Giuseppe), le Christ voilé (180 x 80 x 50 cm), 1753 © Internet

C’est aussi un cortège d’allégories, comme pour fournir un alibi pédagogique (parfois martyrologique) à toutes les extravagances représentées.

Je lis avec assiduité les cartels accompagnant les œuvres, afin d’être moi aussi éclairé des intentions du commanditaire des œuvres : ainsi la tête de l’ange (winged boy) surmontée d’une flamme entend figurer l’intelligence qui aide l’homme à se libérer des entraves dont les rets de pierre (the inticrate meshes) le tiennent captif. Le globe sous les pieds de l’ange symbolise les passions humaines, tandis que, sous le groupe, le livre ouvert — la Bible — est censé apporter (naturellement) le contre-poison.

Queirolo (Francesco), [le] Disinganno [la Désillusion] © Internet
Queirolo (Francesco), [le] Disinganno [la Désillusion] © Internet

Queirolo (Francesco), [le] Disinganno [la Désillusion] © Internet

Ailleurs, un soldat tient enchaîné un lion : le lion a dans la gueule la chaîne et le regarde proprement subjugué.

 Celebrano (Francesco),  la Maîtrise de soi   [d'après une statue dessinée par F. Queirolo],  1767  © Internet

Celebrano (Francesco), la Maîtrise de soi [d'après une statue dessinée par F. Queirolo], 1767 © Internet

La leçon de sagesse stoïcienne est claire en tant qu'appel à la maîtrise de soi, le tantra semblant d'ailleurs parfaitement réussir au soldat.

© Internet

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Une femme place sous sa protection un enfant réduit aux proportions d’un homunculus armé de pied en cap pour déjouer les pièges de l'existence.  Sic est l’éducation et la discipline façonnent les mœurs — Educatio et disciplina mores faciunt, selon le précepte de Cicéron dans De officiis (pour peu que l'on soit bien né…).

Francesco Queirolo, l'Educazione,  1753 © Internet

Francesco Queirolo, l'Educazione, 1753 © Internet

On peut s’étonner, toutefois, de la femme voilée sculptée par Corradini, qui s’intitule la Pudeur et représente censément la mère de Raimondo de Sangro, décédée alors que celui-ci n’avait pas un an : le corps s’y exhibe, en effet, plutôt qu’il n’est couvert aux regards, tandis que tout détour justificatif à son sujet s’évanouit dans des fumées aussi impalpables que les voiles et vapeurs représentées dans la matière marmoréenne.

Corradini (Antonio), la Pudicizia © Internet
Corradini (Antonio), la Pudicizia © Internet

Corradini (Antonio), la Pudicizia © Internet

Comme lu ailleurs (et traduit de l'italien avec le secours d’un traducteur automatique) :

Corradini, qui avait précédemment sculpté d’autres figures voilées, atteint avec la Pudicizia un très haut degré de perfection en modelant le voile placé sur le corps de la femme avec élégance et naturel, comme si la vapeur exhalée par le brûleur de parfum contribuait à rendre la couche impalpable humide et extraordinairement adhérente à la peau, entouré de roses roses. Le regard perdu dans le temps, l’arbre de vie, la plaque brisée sont les symboles d’une existence tronquée trop tôt et manifestent la douleur de son fils Raimondo, qui voulut ainsi transmettre les traits et les vertus de la jeune mère.

et ce, pour ne rien dire du voile jeté sur le Christ dont la corporéité musculeuse, nonobstant les plaies sous la poitrine et les instruments du supplice à ses pieds, s'impose au spectateur en tant que torse, bras et jambes de l'homme-dieu.

© Internet

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Le plaisir que je prends à ce concert d’allégories est néanmoins en partie gâché par les touristes et badauds qui déambulent en nombre dans cet espace plutôt restreint. A l’évidence, la chapelle funéraire attire davantage pour la curiosité morbide qu’elle suscite que par la majesté de ses sculptures baroques. La foule y est bien plus mêlée — se côtoient des enfants, des familles, des âges, des sexes, des nationalités, qui s’égayent sans trop savoir comment circuler… — que dans bien des endroits repérés dans les guides et choisis pour l’émotion esthétique ou l’intérêt historique ou documentaire qu’ils pourraient procurer...

Quittant ce flux incessant de visiteurs, non sans m’être attardé en évitant de trop coudoyer, je me rends ensuite à San Domenico Maggiore, l’œil attiré au passage par ces collages et graffiti.

1118 - À la napolitaine (9)
1118 - À la napolitaine (9)
1118 - À la napolitaine (9)

La façade sans attrait du XIXe siècle dissimule un portique du XVIe, et l’intérieur, des fresques, peintures et sculptures intéressantes.

Cavallini (Pietro) (NOT. 1273-1321), Cappella Brancaccio

Cavallini (Pietro) (NOT. 1273-1321), Cappella Brancaccio

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De Rosa (Pacecco) (1607-1656), Baptême du Christ

De Rosa (Pacecco) (1607-1656), Baptême du Christ

Giovanni da Nola (1488-1559), Cappella della Madonna della Neve

Giovanni da Nola (1488-1559), Cappella della Madonna della Neve

Tout près, l’église Sant’Angelo abrite le monument funéraire du cardinal Rinaldo Brancaccio sculpté par Donatello, Michelozzo et d’autres maîtres toscans.

1118 - À la napolitaine (9)

Je me rends ensuite Chiostro di San Gregorio Armeno, dont le jaune orangé de la façade est rehaussé par un de ces ciels bleu intense qu’on voit communément en Italie.

1118 - À la napolitaine (9)
1118 - À la napolitaine (9)
1118 - À la napolitaine (9)
1118 - À la napolitaine (9)
1118 - À la napolitaine (9)
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Je me montre sensible à ce couronnement de la Vierge peint dans un caisson du plafond

1118 - À la napolitaine (9)
[Detail der Kassettendecke mit Marienkrönung über dem Nonnenchor] © Internet [pour le second cliché]

[Detail der Kassettendecke mit Marienkrönung über dem Nonnenchor] © Internet [pour le second cliché]

ainsi qu’à cette peinture caravagesque d’un continuateur de Ribera : pourquoi ces dos masculins au premier plan des peintures dans les églises — ce n’est pas la première que je remarque cela — détourne insolemment à nouveau l’œil au point de faire oublier le martyrologe ?

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Fracanzano (Francesco) (1612-1656), San Gregorio Armeno gettato nel pozzo [Saint Grégoire l’Arménien est jeté dans la citerne, ca. 1635]

Fracanzano (Francesco) (1612-1656), San Gregorio Armeno gettato nel pozzo [Saint Grégoire l’Arménien est jeté dans la citerne, ca. 1635]

1118 - À la napolitaine (9)

Le réfectoire du cloître contribue à me laisser songer qu’il fait faim — et que je devrais rejoindre la cuisine, autrement moins lumineuse, de l'appartement où je loge.

 

Après-midi

Je renonce au musée archéologique puisque certaines salles en sont fermées à partir de 13 heures 30.

I Girolamini paraît fermé au public et se dissimule derrière des échafaudages.

Je me rends donc à nouveau sur la colline du Vomero et visite la Certosa di San Martino.

J’en suis prévenu à l’entrée du musée : le saint Sébastien de Ribera — que j’ai vu trois jours auparavant — voyage à Paris.

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Mais je découvrirai sur place une grosse machine de 4 mètres sur 4 du peintre, la Communion des Apôtres — dont la prise, du fait du surplus de lumière, n’est pas des plus satisfaisantes, et je m’en consolerai, cette fois, avec Wikipedia.

Jusepe de Ribera, Comunion degli Apostoli, 1651
Jusepe de Ribera, Comunion degli Apostoli, 1651

Jusepe de Ribera, Comunion degli Apostoli, 1651

(Je manquerai en revanche — cette superbe déposition du même Ribera…)

© Internet

© Internet

Bien que beaucoup d’endroits sont inaccessibles, que le pavage du lieu soit fragile et, partant, protégé, je prends de nombreuses photographies, impressionné d'abord par l’exubérance baroque notamment de l’église.

1118 - À la napolitaine (9)
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1118 - À la napolitaine (9)
1118 - À la napolitaine (9)
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Cloître des Procurateurs

Cloître des Procurateurs

Le réfectoire

Le réfectoire

Le vestibule

Le vestibule

Les camélias du grand cloître défleurissent déjà — comme pour ne pas faire mentir les crânes qui surmontent les balustrades du cimetière des moines.

Le grand cloître
Le grand cloître
Le grand cloître

Le grand cloître

Salle du chapitre

Salle du chapitre

Finoglio (Paolo Domenico), Circoncision, 1626 (salle du chapitre)

Finoglio (Paolo Domenico), Circoncision, 1626 (salle du chapitre)

Le parloir
Le parloir
Le parloir

Le parloir

1118 - À la napolitaine (9)
1118 - À la napolitaine (9)
Caracciolo (Giovanni Battista, detto Battistello) (Napoli 1578-1635), Cristo Portacroce, Olio su telo
Caracciolo (Giovanni Battista, detto Battistello) (Napoli 1578-1635), Cristo Portacroce, Olio su telo

Caracciolo (Giovanni Battista, detto Battistello) (Napoli 1578-1635), Cristo Portacroce, Olio su telo

Caracciolo (Giovanni Battista, detto Battistello), Madonna con Bambino e San Giovannino, Olio su telo
Caracciolo (Giovanni Battista, detto Battistello), Madonna con Bambino e San Giovannino, Olio su telo

Caracciolo (Giovanni Battista, detto Battistello), Madonna con Bambino e San Giovannino, Olio su telo

Caracciolo (Giovanni Battista, detto Battistello), San Lorenzo, Olio su telo
Caracciolo (Giovanni Battista, detto Battistello), San Lorenzo, Olio su telo

Caracciolo (Giovanni Battista, detto Battistello), San Lorenzo, Olio su telo

1118 - À la napolitaine (9)
Sanacroce (Girolamo) (Napoli 1502-1537), Monumento funebre di Carlo Gesualdo cavaliere gerosolimitano, Marmo

Sanacroce (Girolamo) (Napoli 1502-1537), Monumento funebre di Carlo Gesualdo cavaliere gerosolimitano, Marmo

Bernini (Pietro), San Martino divide il mantello col Povero, Marmo

Bernini (Pietro), San Martino divide il mantello col Povero, Marmo

Bernini (Pietro), La,Vergine col Bambino e San Giovannino, Marmo
Bernini (Pietro), La,Vergine col Bambino e San Giovannino, Marmo

Bernini (Pietro), La,Vergine col Bambino e San Giovannino, Marmo

Le musée, lui, outre les sculptures de Pietro Bernini, offre d’autres curiosités… comme une collection de crèches, dont cette grande crèche napolitaine — ainsi que cette collection de navires.

Crèche Cuciniello (crèche de l'église de San Giovanni a Carbonara) (1879)
Crèche Cuciniello (crèche de l'église de San Giovanni a Carbonara) (1879)
Crèche Cuciniello (crèche de l'église de San Giovanni a Carbonara) (1879)

Crèche Cuciniello (crèche de l'église de San Giovanni a Carbonara) (1879)

1118 - À la napolitaine (9)

Des jardins suspendus s’offre une belle vue de la baie de Naples.

1118 - À la napolitaine (9)

(à suivre)


 

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