502 - Parallèlement (journal extime) (3)

Publié le par 1rΩm1

 

Jeudi 6 mars

Dans ce terminal d’aéroport, j’ai cru voir un instant Julien.

Le garçon qui lui ressemble est, à l’examen, plus grand, un peu gras, moins beau. (Je lui avais proposé de m’accompagner. Sur un coup de tête — il n'agit qu'ainsi —, il avait cherché des vols ; mais les dates ne concordaient pas, sauf à prendre des billets hors de prix ; il avait dû y renoncer. La déception avait été grande, et je conçois assez bien pourquoi mon imagination s’est plu un court instant à croire à une apparition fantasmagorique dans ce terminal d’aéroport — comme l’avait été son surgissement épiphanique en haut d’un escalator dans mon champ de vision dessillée à la gare de *** — parce que ce garçon était autrement plus beau que pris en contre-plongée par une caméra peu soucieuse de le rendre télégénique, tant et si bien que cette beauté m’a proprement atterré, — alors que c’était lui, ce très beau garçon, qui semblait jaillir du sol.)

 

Ce n’était pas lui ce garçon qui lui ressemble (!). Revenu à ma médiocrité, revenu d'un peu tout, dans ce terminal d’aéroport, en attendant d’embarquer, je ronge mon frein. Le livre que je lis ne parvient pas à me retenir.

 

C’est l’anniversaire de ma sœur. Je l’appelle pour l’occasion. Nous nous voyons très peu, sinon lors de réunions familiales obligées tel Noël ou, parfois, Pâques (mais je décline souvent alors l’invitation de mes parents, d’autant que je ne vois pas bien la raison de nous conjoindre pour une fête en principe religieuse, puisque nous sommes tous mécréants — qui plus est étant presque toujours absent à cette date...). Elle et moi  pourtant n’oublions jamais nos anniversaires respectifs.

Nous avons une conversation courte — je tâche toujours de circonvenir ses bavardages, qui peuvent tirer en longueur —, mais chaleureuse. Nous nous aimons bien, même si nos choix de vie, radicalement différents, nous ont progressivement éloignés, essentiellement de mon fait d’ailleurs, n’ayant jamais trouvé de sujet de conversation un tant soit peu intéressant avec celui qui est devenu mon “beau-frère” (et j’imagine bien qu’il en a tout autant pour moi, l’intellectuel pur sucre que je suis à ses yeux devant le raser suprêmement)...

 

Dans ce terminal d’aéroport, je me demande soudainement pourquoi jamais je n’éprouve d’agrément dans l’immédiat. Pourquoi — sauf dans la nourriture ou l’acte sexuel (!) — je n’éprouve de plaisir que de façon différée. Pourtant écrire contribue beaucoup à densifier les émotions ; mais c’est, il est vrai, dans l’après-coup, dans la re-présentation… (Je songe à cette phrase de Proust, entendue à la radio — je la chercherai ensuite, sans en trouver aucune trace sur la toile, soit qu'elle fût controuvée, soit qu'elle fût de seconde main, soit qu'elle ne fût pas de Proust du tout —, qui prétendait que le réel n’existe que dans et par le privilège de la mémoire.) Et je ne puis m’empêcher — en attendant d’embarquer — de me lanciner en me demandant ce que je suis allé faire à Marrakech…

Et je poursuis, et je remâche : De fait, je suis rarement quiet. Même si je me pense plus apaisé que naguère. J’ai souvent, en revanche, l'objet d’étonnantes et brusques colères. Elles surprendraient ceux qui me croient calme, croient à mon équanimité.

(Décidément, ça ne va pas aujourd'hui !)

 

J’ai aperçu ce matin deux jeux de clés supplémentaires dans l’appartement de F. et Pascal. J’aime leur générosité, même si je soupçonne aussi qu’elle est une manière de montrer que, comme on dit, ils ont les moyens.

Pascal, non content de saturer l’espace, comme elle avec toutes sortes de petits objets, me fait songer à ma mère dans la façon qu’il a de mettre une pile d’essuie-mains à la disposition des amis dans la salle de bains.

Comme j’ai aussi oublié le linge de toilette que j’avais préparé, j’ai emprunté deux de ces petites serviettes pour mon séjour à Marrakech.

(Je pense à J.-M. qui disait de ma mère que c’est une collectionneuse, comme si le mot livrait d’elle une clé d’explication définitive. Il mettait d’ailleurs le mot en mention, avec un sourire entendu.)

 

(C’est curieux comme, en ce moment, j’ai de mauvaises pensées — voire : des pensées mauvaises, contre lesquelles je ne me défends qu'assez mollement... D’ailleurs, celles-ci viennent à gangréner même ces pauvres lignes, écrites difficultueusement, arrachées au forceps, mot après mot : je n’écris bien décidément que dans la joie !

Cependant, comme la devise est de ne pas tricher, je n’en effacerai pas l’esprit. Peut-être devrais-je seulement adopter une autre police de caractère comme pour en souligner le caractère circonstanciel ! Et j'aperçois bien aussi la contradiction entre cette pente toute négative où je roule ces phrases et l’espèce d’euphorie qui me portait hier...

Peut-être est-ce l’attente dans cette aérogare, la nullité de ces heures où l’on compresse ces touristes qu’on transporte d’un point à l’autre de la planète pour mieux les parquer ensuite dans une de ces villes dont on chante les attraits dans les guides...

Peut-être aussi est-ce la lecture de Guibert ces temps derniers qui a ramené ces affres dont je disais — ô ironie ! — ne plus vouloir ?...)

 

 

Album parallèle : PARIS-MARRAKECH-PARIS (2006) (2)

Je regarde une photographie de nos ombres devant les tombeaux saadiens (prise le 4 mai). Celle de R., la mienne. Le cliché dit assez bien — c’est moi qui le prends — ma répugnance à photographier des sujets humains, a fortiori l’un ou l’autre du couple que, en ombres perdues, nous formons ! C’est bien davantage, en effet, le pavé que l’on foule, les pas dont j’aimerais que l’empreinte se grave qui sollicitent ce geste photographique, tout comme j’ai pu depuis prendre mes pieds ici ou là, à Paris, Naples ou Barcelone, ce qui amusait Y*** — et constituait autant de clins d’œil de lui à moi.

— J’attendrai quelques jours avant de laisser R. entrer dans le plan, par jeu sans doute...

 

Je sais (donc) que, dans l’album, tous les clichés ne sont pas de moi. J’étais parfois empoté avec l’appareil, et R. me le prenait des mains. L’autocensure qui consistait à ne pas voler leur image aux indigènes — où que je me trouve, comprenant de toute façon bien ces cultures qui ne veulent pas qu’on s’approprie visage et corps par cette voie, de crainte de quelque maléfice — me freinait aussi. R. n’avait pas ce scrupule, et il m’est arrivé moi-même de contrevenir à pareille retenue — tant et si bien que je serais incapable de dire, parmi ces images, aujourd’hui, qui a pris quoi...

 

Sur la photo en ombres perdues — c’est vraiment le terme qui convient — R. a dû s’amuser de mon intention puisqu’il (la) salue. (Sa brosse le désigne, tandis qu’on me voit appuyer sur le déclencheur.)

502 - Parallèlement (journal extime) (3)

Hier, j’aurais songé à quelque signe ironique par-delà huit années. Je ne le prends pas ainsi aujourd’hui. Je regarde ces photos autrement : d’une façon — pour tout dire — pacifiée. Et j’attribue cette nouvelle aménité à mon départ du site qui abritait mon journal, ce qui m’amène à reconsidérer toutes choses, notamment les raisons qui me l’avaient fait entamer...

(Il est bien dommage, pensé-je à présent, que je n’ai pas mieux goûté mon second séjour à Marrakech...)

 

Flandrin. Souk à Marrakech, 1920-1930.

Flandrin. Souk à Marrakech, 1920-1930.

((à suivre)

 

 

 
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Sandoval 24/10/2014 12:29

"surgissement épiphanique" quelle image!

1rΩm1 24/10/2014 17:39

L'image — en vérité — n'est nullement à la hauteur (quelle que fût la position occupée au haut de l'escalator !) de l’émotion ressentie... sans doute est-elle, pour cela, volontairement pléonastique (comme l’est l’hiatus précédent !)…
;-)
En tout cas, c’était pour le moins, oui, une épiphanie digne de Joyce, un de ces « moments of being » dont parle Virginia Woolf…