652 - À pas de crabe, à pas de cancre (2)

Publié le par 1rΩm1

 

À pas de crabe, à pas de cancre

— Paris, Florence, Sienne, Florence, Paris —

Journal extime

(17-29 octobre 2015)

 

17 octobre [suite]

Soir

Avant de quitter l’appartement de F. et de Pascal où j’ai eu tout le loisir de m’installer, je dois m’avouer que j’ai quelque peu peur de ma rencontre avec la sœur de J.-P., Danièle — à la façon peut-être dont je craignais, quand je retrouvais J.-P., dans les tout derniers temps, de n’être pas à sa hauteur (ce qu’il m’avait à demi-mot reproché ?).

J’ai noté à la volée : sa fille a trente-et-un ans, elle s’appelle Mélanie, elle vient d’avoir une fille… S’il avait vécu, J.-P. aurait été grand-père.

 

Je vais à pied jusqu’à ce restaurant où Danièle a réservé.
Je trouve François installé déjà.

Danièle arrive bientôt, avec son compagnon, J.-L. (Ils sont mariés — ce que je savais pas — et parleront, Danièle surtout, de ce mariage voulu davantage par les familles de l’un et de l’autre que par eux-mêmes, avec la note d’humour nécessaire — et que Danièle en particulier sait assez bien manier.)

 

Je passe une curieuse soirée, laquelle remue des souvenirs qui refont surface, dont tous ne sont pas heureux.

Précisément, Danièle s’emploie tout particulièrement à inventorier moments, connexions, relations communs aux quatre personnes autour de la table, tant il lui semble que le contact avait été rompu — alors que, pour ma part, je parlerais plutôt de pointillés (ce pour quoi je serai confirmé par certains détails), nous étant revus, elle et moi, à intervalles réguliers…

En revanche, je ne suis pas certain — lui ne l’est pas non plus — avoir vu dans mon tout premier appartement J.-L. trente ou trente-cinq ans auparavant, et nous finissons par conclure qu’il s’agissait plutôt (car Danièle, histoire assez conventionnelle d’ailleurs, s’est mariée avec le meilleur ami de son frère aîné admiré, lui-même objet d’admiration de toute la famille) de tel autre ami dont J.-P. était proche, lui aussi comédien et dont je sais qu’il m’était moyennement sympathique. Je trouve, en revanche, J.-L. d’un commerce plutôt agréable… — et (ajouterais-je, selon une expérience personnelle nécessairement limitée) pas trop “m’as-tu-vu ?” pour un comédien (ce qui est peut-être un comble, à moins qu'il ne s'agisse d'un nouveau paradoxe sur le comédien que je me permets de hasarder... auquel cas J.-L., que je n'ai sans doute jamais dû voir jouer, serait un acteur honorable, ou même un bon acteur !)…

 

Or, comme pour répercuter l’inquiétude que j’avais en venant, Danièle m’interroge : étions-nous fâchés, J.-P. et moi, dans les derniers temps ? Je proteste que ce n’était, à ma connaissance, pas le cas, mais qu’à tout le moins nous étions devenus distants dans les trois ou quatre dernières années de son existence, le fait de se voir peu souvent accroissant à mesure la distance objective qu’instaurent temps et espace. (Et je ne comprendrai qu’ensuite que c’est plutôt mon silence relatif envers la famille de J.-P. depuis sa mort que Danièle tâche d’interpréter : non seulement je n’y songe pas sur le moment, mais encore je ne saurais lui dire que je n’ai jamais trop aimé sa mère, ni trop même sa sœur… — et que, trop égoïste, je garde mes morts pour moi...)

Sur le moment cependant, je m'interroge : quelle distance et pourquoi ? J’y reviens et tâche, au moins pour moi, de creuser la question puisque j’avais eu l’impression, parfois, que J.-P. me reprochait de n’avoir pas tenu les promesses que lui tenait pour nôtres lorsque nous étions adolescents…

Car J.-P. avait de l’ambition. Il en avait pour nous deux au moins. Je n’en avais guère, de mon côté. C’est, je crois, un trait de ma personnalité, qui ne s’est pas plus affirmé depuis. Il me rêvait en écrivain, tandis que lui conquerrait le monde du théâtral, soit en jouant, soit en mettant en scène. Il a partiellement réussi son rêve, le temps imparti lui ayant été chichement compté…

Peut-être aussi n’aimais-je guère sa nouvelle compagne. Je m’apercevrai, par recoupements, que Carine, que j’ai bien connue et que j’appréciais beaucoup, n’a pas laissé de bons souvenirs chez mes vis-à-vis, ce qui, après tout, peut s’expliquer : elle avait une personnalité forte et a pu ne pas rompre en douceur… Elle ne ménageait pas toujours J.-P. — ce que j’ai raconté déjà, je crois…

 

Qu’est-ce qui, finalement, fonde une identité ? Les compagnes et compagnons y contribuent possiblement, quoi que nous en ayons. Comme je suis passé tout près de l’un d’eux et puisque nous passons en revue les souvenirs, j’évoque les domiciles de J.-P. à Paris, les adresses précises de trois d’entre eux étant tombées dans un grand trou mémoriel — dont un 7 bis m’a tout de même été redonné (sous toutes réserves), que j'avais cherché lors d'une déambulation avec N***.

 

652 - À pas de crabe, à pas de cancre (2)

Danièle, par ailleurs, égrène des noms et des prénoms, parfois tout à fait oubliés. Elle ranime à ma mémoire ainsi des personnes dont, si je pense à elles quelquefois, assez distraitement, j’ai pu supposer qu’elles avaient disparu de tous les radars à ma disposition, nonobstant le manque d’allant ou d’intérêt. Et — qui n’entre pas dans ce cas de figure — je n’aurais jamais reconnu Didier, dont elle me montre une photographie sur son portable : le visage, glabre (alors que l’image que j’avais emportée de lui, comme gravée au burin, demeurait barbue, chevelue, rebondie), émacié, n’entretient plus aucune correspondance avec mon souvenir…

 

J’ignore aussi pourquoi la passion s’étiole un jour. Car j’avais avec Didier une relation d’adolescent passionné. Je me souviens d’une lettre interminable que je lui avais écrite alors que j’étais en Espagne avec mes parents — et combien être séparé de cet ami me semblait insupportable.

Nous formions un trio, J.-P., Didier et moi — et c’est d’abord Didier dont je me sentais proche. Peut-être parce que, en ce début d’année de seconde, il était « le nouveau », alors que je connaissais J.-P. de l’année précédente : lui était « dans ma classe », sans que jamais nous ayons été proches. C’est une même orientation dans la même section (littéraire) qui lui avait fait prendre l’initiative d’aller à la fois vers Didier et vers moi. J.-P. s’était plu à distribuer les rôles : il était Voltaire, Didier, Rousseau, et j’étais censé incarner Diderot ! Au vrai, la répartition m’agréait assez (des trois écrivains, c’est sans doute celui que je préférais, l’homme sensible, le polygraphe m’ayant toujours plu) tandis que certains traits de caractère pouvaient rapprocher Didier du promeneur solitaire herborisant, puisque Didier, proche d’un grand-père qui l’avait élevé à la campagne, se rêvait en paysan, en païen, en cul-terreux grossier, en inculte mal dégrossi, qui se tapait sur les cuisses. Il exagérait d’ailleurs la pose, ayant repris — sans doute à son grand-père — les cigarettes maïs et les Boyards énormes, opposés (il me sembe avoir appris de lui que “Boyard” était masculin) aux fines cigarettes blondes américaines, que nous ne fumions d’ailleurs que par exception, celles-ci coûtant beaucoup plus cher que les brunes de la Seita…

 

652 - À pas de crabe, à pas de cancre (2)

 

Des noms… des prénoms… des visages oubliés… Je m’aperçois, dans ce carrousel qui emballe ma mémoire, que Danièle a cultivé toutes les relations que J.-P. entretenait encore, et ce, semble-t-il, sans discrimination aucune, dans sa communion avec le frère défunt.

— Et, je m’amuse à part moi d’entendre, bien des années, après le sobriquet ridicule donné par Danièle à son frère — et dont l’affublait toute sa famille !

(à suivre)

 

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