699 - Dans le labyrinthe : de Paris à Fès à Paris (11)

Publié le par 1rΩm1

 

Dans le labyrinthe : de Paris à Fès à Paris

journal extime (3-15 avril 2016)

 

14 avril

Matin

Réveillé assez tôt, je me décide à sortir du lit à la faveur du passage de F. ou de Pascal aux toilettes.

 

Il est plus onze heures lorsque tous deux émergent.

Je m’amuse : F. est taiseux au réveil, quand Pascal, beaucoup plus disert, mène avec aisance la conversation.

 

Je propose de dîner dans le restaurant indien où nous avons mangé avec N*** et Jeff.

 

Je fais quelques courses afin de les laisser tranquilles. A mon retour, ils sont déjà partis.

 

Après-midi

Chez Judith, rue F***. N. m’ouvre la porte.

Le pot semble avoir l’agrément de Judith. Comme, après investigation, il n’y a plus de café dans le placard de la cuisine, nous allons tous trois à la terrasse du bar le plus proche, au soleil.  Nous devisons une petite heure avant que Judith ne parte (elle doit essayer un piano chez un particulier pour l’une de ses élèves, ce qui me rappelle Mme L***, qui m’avait aidé par deux fois à acheter un « piano d’étude »).

L’appartement de Judith dans lequel j’ai dormi à l’aller n’a finalement pas été loué, la locataire putative ayant fait défaut au dernier moment. Je n’en suis qu’à demi surpris. Ainsi, me dit Judith, je pourrais venir quelques jours à Paris à la faveur d’un long week-end. Cette proposition me fait plaisir, mais je ne suis pas sûr d’en avoir envie. Je demande, en revanche, les dates de leur absence de Paris durant l’été : ce sont toujours à peu près les mêmes — et identiques, d’ailleurs, leurs destinations de vacances.

Nous parlons de ma sœur, amenée à habiter un appartement contigu à celui de mes parents. Judith s’étonne de ce que mes parents ne l’aient pas incitée, sinon obligée, quand elle était adolescente, à passer son baccalauréat. Elle me dit que sa sœur ne cesse de provoquer une émulation entre Laure, Lucien et ses propres enfants qui ont, ou peu s’en faut, le même âge. Je songe à part moi qu'il y a peut-être là une différence entre Judith et moi d’extraction sociale : un habitus bourgeois pouvait animer ses parents, quand les miens, en avance sur leur temps, étaient soit davantage fatalistes, soit autrement plus libéraux que les siens…

 

Comme pour faire mentir la confidence de Francis qui m’avait tant déplu, je note un geste de tendresse de Judith, qui prend la main de N. et la caresse.

*  *  *

Il n’est que quinze heures, et j’hésite entre aller au cinéma ou voir l’exposition au Musée du Luxembourg. Peut-être pourrais-je même faire les deux.

 

J’ai remarqué une échelle à mon jeans. Je m’en achète un bien soldé rue de Rennes.

*  *  *

Il n’est plus temps d’aller au cinéma et de visiter l’exposition Chefs d’œuvre de Budapest.

699 - Dans le labyrinthe : de Paris à Fès à Paris (11)

Au moins pourrai-je voir à **** le film que j’avais sélectionné dans une salle proche de Bastille.

 

Je renonce à toute photographie, notant le nom de quelques-unes des œuvres qui me plaisent, quitte à ne pas les retrouver toutes ensuite sur Internet.

 

Je reste longtemps devant le saint Jérôme de Ribera dans la première salle…

Jusepe de Ribera, Saint Jérôme, 1620, huile sur toile, 123,5 x 95,5 cm, Budapest, musée des Beaux-Arts

Jusepe de Ribera, Saint Jérôme, 1620, huile sur toile, 123,5 x 95,5 cm, Budapest, musée des Beaux-Arts

Pierre Paul Rubens, Etude de tête d’homme, vers 1616-1619

Pierre Paul Rubens, Etude de tête d’homme, vers 1616-1619

Paul Cézanne, Paysage provençal, entre 1895 et 1900

Paul Cézanne, Paysage provençal, entre 1895 et 1900

699 - Dans le labyrinthe : de Paris à Fès à Paris (11)

Je m’amuse que, devant le portrait de Jeanne Duval par Manet, une vieille femme vocifère : « C’est moche ! c’est moche ! ça, c’est raté ! » : il est bien réjouissant qu’un siècle et demi plus tard Manet dérange encore. Toute en mâchoires et détresse, les mains masculines comme des battoirs, la maîtresse de Baudelaire me paraît saisie avec une vigueur, une vérité qui déborde le seul réalisme et se lit à grands coups de pinceaux, voire dans les volumes, ce qui a peut-être désarçonné cette dame malheureuse de ne pas retrouver une beauté conventionnelle dans celle qui a inspiré “Les Bijoux” à son amant (mais j’affabule évidemment !).

(Je ne sais ce que cette dame a pu penser de ce Printemps quelque peu morbide, que magnifie, comme souvent à l’époque, le cadre qui le surligne…)

Franz von Stuck, Printemps

Franz von Stuck, Printemps

Comme les lieux — je le constate à nouveau… — ne sont pas bien grands, je m’attarde un peu, rebroussant une à une les salles afin de revoir les œuvres qui m’ont plu.

 

Il pleut quand je sors.

 

Les fresques de Delacroix à Saint-Sulpice sont en rénovation, entourées de palissades.

Une meute de collégiens agités et hurleurs — ils sont au moins une centaine — sont massés sur le parvis. J’ai plaint un instant leurs accompagnateurs.

 

Je lance dans une boîte aux lettres une carte postale — celle de la Medersa el-Attarine, achetée en une demi-douzaine d’exemplaires (la seule carte à m’avoir vraiment plu) — que je destine à B.

 

Et, pour fuir la pluie, j’écris dans ce café de la Place Saint-Sulpice où je suis plusieurs fois allé déjà avec Aymeric.

*  *  *

Vu sur l’un des quais de la Seine, à un moment où le métro devient aérien — ce slogan qui répond (mais avec ô combien plus de vigueur !) à la petite saillie, qui m’avait agacé, de Jacques Attali : La nuit debout plutôt que le jour à genoux.

Je songe au fragment de Michel Leiris sur « slogan » dans Frêle bruit.

 

-=-=-=-=-=-

[ajouté ce jour :]

En réalité, je viens de parcourir le dernier volume de la Règle du jeu, et il me faut rectifier : il n’y a pas de rêverie onomastique de Michel Leiris sur le mot « slogan ». C’est moi qui l’ai rêvée. Ou plutôt : j’ai dû chercher en mon temps l’étymologie du mot — et me réjouir qu’il provienne du « gaélique sluagh-garim “cri de guerre”, nom d’origine expressive […] apparenté à d’autres mots désignant des bruits » (si j’en crois mon Dictionnaire historique de la langue française [T. II, p. 1956]).

 

En revanche, il existe bel et bien un fragment de Frêle bruit autour des slogans de mai 1968 — que voici :

 

Ne rien pétrifier. Ne rien glacer. Contester sans relâche. N’était cela, je composerais volontiers mes Vers dorés, ma Table d’émeraude ou mes dits de Monelle avec un certain nombre de phrases que les étudiants de 1968 écrivirent sur les murs de la Sorbonne ou autres locaux qu’ils occupaient, et jusque dans les rues, sur les murailles propices.

Fusées, relevant de cette spontanéité opposée par les plus radicaux d’entre eux à l’esprit bureaucratique dans lequel la pensée révolutionnaire s’est presque partout noyée. Adages, dont quelques-uns dépassent la saillie graffitesque, le trait piquant ou le mot à l’emporte-pièce, et me comblent, car c’est à des sentences pareillement lapidaires que, depuis longtemps, je voudrais parvenir.

INTELLECTUELS APPRENEZ A NE PLUS L’ÊTRE. Nul besoin de commentez ce mot d’ordre, écrit en grosse cursive sur l’un des murs de la salle 343, où se réunissait le Comité d’action Étudiants-Écrivains, au troisième étage de l’annexe Censier.

SOYEZ RÉALISTE DEMANDEZ L’IMPOSSIBLE. Pas besoin non plus de gloser sur celui-là, élaboré dans la même salle, en une espèce de jeu de société consistant à jeter un thème sur le tapis et à le mettre en forme, grâce à une suite de touches et de retouches apportées par chacun.

LA VIE VITE. Deux lignes d’un rouge légèrement violacé — pourpre ou quelque chose d’approchant — juste en face du restaurant universitaire de la rue Mazet, à quelques pas de chez moi. Le passage à la ligne tient lieu de ponctuation et l’on comprend sans peine que « vite », interjection, marque un désir violent de voir enfin s’ouvrir devant soi la vraie vie. Plus tard, j’ai retrouvé ailleurs la même revendication réduite à ce mot unique : VITE, comme si, pour se faire comprendre, il suffisait d’exprimer la hâte, sans qu’il y ait lieu de préciser ce dont on est avide et d’alourdir la flèche en indiquant vers quoi elle pointe.

PLUS JAMAIS CLAUDEL. Autrement dit : foin de ce gymnaste mammouthéen du verbe, ferme appui du statu quo bourgeois, sous le masque tantôt d’une ferveur de pastourelle illuminée, tantôt d’un exotisme très mandarin colonial, tantôt d’une mystique de fort-en-thème. (C’est, du moins, comme cela que je vois la chose et je n’ai aucune raison de penser que ce rejet, si catégoriquement exprimé à Nanterre, n’était pas ainsi motivé.)

VOLEZ PLANEZ JOUISSEZ. Plus mysté­rieuse m’est apparue cette formule, lue à un détour de rue dans le quartier Saint-Germain, puis relue en divers endroits. Mais quelqu’un qu’elle avait également intrigué m’a dit qu’il devait s’agir d’une simple et provocante invite à prendre du L.S.D., « planer » étant l’un des termes qu’emploient les adeptes à propos des états dus à l’usage de ce composé chimique.

SOYEZ CRUELS, inscrit sur le revers — côté quai — du parapet de pierre qui domine la berge, peu avant le Pont des Arts quand d’amont en aval on suit la rive gauche du fleuve, — comment nier le bien-fondé de ce conseil, puisqu’un monde où l’homme est un loup pour l’homme ne peut pas être changé sans que soi-même on use de ses dents !

Quelquefois l’inscription, dans sa teneur, n’est rien, mais vaut par sa mise en page. Ainsi, PRISE DE CONCIENCE, en énormes lettres blanches peintes sur toute la longueur de l’une des banquettes marron d’un classique double banc à dossier vertical, tel que les trottoirs de maintes voies parisiennes en offrent aux passants. Négligence, manque d’espace, défaut d’orthographe ou volonté d’enfreindre la règle, la lettre S qui normalement précède le deuxième C du mot « conscience » avait été omise, dans cette inscription que j’ai lue, regardant à ma droite, sur la banquette côté chaussée de l’un des bancs du boulevard Saint-Germain, alors que l’autobus qui me ramenait du Musée de l’Homme lui aussi en ébullition se trouvait, il me semble, à peu de distance de la station Solférinon-Bellechasse. Quelques jours auparavant mon autobus avait croisé, dans ces parages, un petit cortège masculin et féminin qui défilait en silence, d’un pas assez rapide, comme de gens affairés, et dont l’un des membres de tête — un jeune homme, je crois, vêtu avec la même terne banalité que ses compagnons et compagnes — portait un modeste et improvisé drapeau rouge qu’on eût pu croire arraché à quelque chef de gare.un coup de dés n’abolira jamais le hasard.

UN COUP DE DÉS JAMAIS N'ABOLIRA LE HASARD. Combien j’aimerais entendre le fulgurant axiome de Mallarmé débité en chœur sur le rythme 4-2 5-2, avec claquement des mains, comme un slogan de manifestation populaire ! Mais comment honorer l’absente de tout bouquet si la société est une fleur carnivore ?

(Michel Leiris, Frêle Bruit [1976], la Règle du jeu, IV,  Gallimard, “L’imaginaire”, p. 168)

 

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