711 - Passacaille estropiée (4)

Publié le par 1rΩm1

 

Passacaille estropiée

 

Paris, Berlin, Copenhague

 

(journal extime, 24 juillet -13 août 2016)

 

IV

 

26 juillet

Matin

J’ai reçu un SMS de Khadija.

Il me soulage — c ‘est en tout cas ce que je m’imagine — de savoir qu’elle va bien, parce que, sinon, elle a tendance à se replier sur elle, à ne répondre ni aux messages ni au téléphone.

Les disponibilités qu’elle me donne changent complètement les projets que j’avais faits de voir ou revoir B. ou N*** ; je parviens, cependant, après les avoir appelés, à intervertir toutes mes soirées, de sorte que je pourrai passer mon dimanche avec elle.

 

Cela fait, je prends possession — on ne peut le dire autrement, tant je suis ravi de quitter le studio de N. — de l’appartement de Judith et N.

Les douleurs s’en calment un peu. (Ou n’est-ce qu’une illusion ?)

 

Après-midi

Pour compenser mon manque de sommeil des deux dernières nuits, je fais une sieste de plus d’une heure. Et, comme j’ai beaucoup erré dans Paris les deux jours précédents, après l’achat de quelques livres (dont un guide pour Copenhague, ainsi que le Désordre Azerty, que j’offrirai à Valérie), je décide de rentrer.

J’ai plaisir alors à lire et écrire.

 

Soir

J’attends Aymeric dans le bar à vins tout proche de la gare Montparnasse où je lui ai donné rendez-vous.

711 - Passacaille estropiée (4)

Il me parle du rachat de l’entreprise dans laquelle il travaille par d’assez jeunes gens, qui ont, semble-t-il, des projets ambitieux : les futurs nouveaux patrons tiennent déjà les rênes d’une entreprise de vingt personnes établie sur la rive droite, cherchant précisément à élargir, rive gauche, leur sphère d’activités et d’influence. Comme Aymeric est l’une des cinq personnes qui travaillaient dans une entreprise commerciale beaucoup plus traditionnelle, sans vocation à s’étendre ni à prospérer, une petite entreprise soucieuse avant tout de son savoir-faire, du travail bien fait, soucieuse de sa clientèle, sans esbroufe ni forfanterie — à  moins que je n’idéalise l’une ou détriment de l’autre… —, en tout état de cause, Aymeric, qui représente ce savoir-faire et cette vision anciens, a décidé de quitter l'entreprise : il espère que cela se fera le plus tôt possible, à la fin du mois d’août.

Aymeric dit laisser l’entreprise « au cordeau », tant pour ce qui est de la comptabilité que de l’exécution des dernières tâches à mener avant le 1er septembre, à quelques jours de la fermeture annuelle — et aspire à ces vacances, voire, par la suite, à une vacance, un véritable congé.

Retraçant tout cela, il affiche, je trouve, une belle sérénité : il ajoute travailler depuis vingt-cinq ans dans cette entreprise — et, de ce fait, avoir bien mérité une parenthèse de quelques mois avant de chercher un nouvel emploi…

 

Il me raconte que, quelques jours auparavant, l'attache de la selle de son vélo s’est soudainement rompue : il était alors sur une piste cyclable et a heureusement pu rétablir son équilibre et pu s’arrêter.

 

Il a préparé son séjour prochain à Prague avec des lectures — le Château de Kafka notamment.

J’admire puisque je ne sais du Danemark que la Petite Sirène, le conte d’Andersen… — ne connaissant de Karen Blixen que des adaptations cinématographiques à succès, ou de l’œuvre Kierkegaard que des citations ou des extraits !

Il me conte aussi ses douleurs, dues à de l’arthrose cervicale, ce qui me ramène aux miennes, ou à celles de N*** telles que ce dernier me les avait évoquées la veille… Décidément.

 

Nous commentons l’égorgement du prêtre le matin même [en plein office dans l'église de Saint-Etienne-du-Rouvray], tout en développant un point de vue convergent à la fois sur l’événement même et le contexte dans lequel tout un chacun se trouve plongé.

 

Nous dînons ensuite chez Judith et N., dans la cuisine, la belle table en acajou étant encombrée de papiers, de piles de livres, d’un jeu d’échecs.

Le repas, tout improvisé, je crois, lui plaît — même les légumes asiatiques dont j’accompagne le plat, alors même que je craignais que cela ne lui plût pas.

 

Et, comme je l’interroge sur la vie nocturne à Berlin, il me dit n’en savoir rien, n’étant pas du tout un noctambule : je ne sais pourquoi j’avais projeté, mais sans en être certain, le contraire. Et cette réponse, finalement, ne me surprend pas.

 

Ce n’est que en tout dernier lieu — mais je ne peux faire autrement que m’attarder longuement — que je raconte mon déboire professionnel.

 

Entre autres grands bouleversements dans son existence, Aymeric devra probablement quitter la maison de F***.

Son ancien compagnon, désormais à la retraite, veut recommencer, en effet, à monter une petite entreprise dans le sud de la France. Il aura besoin, ne serait-ce que pour une mise de fonds, que le pavillon soit vendu.

 

Après dîner, nous prenons un verre sur une terrasse du Boulevard du Montparnasse.

Il me raconte avoir failli accepter d’établir un bilan de compétences, avant de comprendre que le jeu n'en valait pas la chandelle, fort coûteuse au demeurant, — que ce n’était guère qu’un moyen éhonté pour certains de gagner de l’argent.

Autour de lui, bien des personnes s’affolent de le savoir bientôt sans emploi, alors que lui entend profiter de ce répit avant de reprendre une vie professionnelle dont il n’a encore aucune idée, sinon qu’il ne voudrait pas qu’elle ait de rapport avec la précédente.

 

J’ai très mal aux épaules, au cou, à la hanche, à la jambe, au genou quand je quitte mon siège pour le raccompagner jusqu’à son lieu de travail, jusqu’au parking souterrain, jusqu’au garage où se trouve sa bicyclette.

Il me dit que bien des personnes, en ce moment, lui jouent la « Symphonie des adieux ». Je fais mes adieux moi aussi mentalement à cet endroit devenu familier.

 

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