742 - Romana saltatio (Paris-Rome-Paris) (2)

Publié le par 1rΩm1

 

 

Romana saltatio

 

(Paris-Rome-Paris, 20 octobre – 2 novembre 1976)

 

Journal extime en écho

[Paris-Porto-Lisbonne, 10-23 février 2017]

 

II

 

742 - Romana saltatio (Paris-Rome-Paris) (2)

20 octobre [suite]

Résumé [de l’épisode précédent] : Je m’agace donc — et suis content de voir enfin arriver N***.

 

Après qu’il s’est installé, m’a demandé de mes nouvelles et que je lui ai répondu vaguement — mais, au vrai, je ne sais exactement comment je me porte, sauf physiquement, c’est-à-dire assez mal —, il me dit tout à trac être « à nouveau célibataire ».

A cela il n’apporte aucune explication particulière, sinon qu’il soupçonnait depuis un certain temps déjà une lassitude chez Jeff, qui devait temporiser avant de signifier une rupture : elle paraît avoir eu lieu en douceur quelques semaines auparavant — il ne le précise pas, mais je le comprends du fait de certains détails (plus tard dans la soirée, il me dira que la relation entre Jeff et lui aura duré un an et sept mois, ce qui, après un rapide calcul, confirme mon impression).

Pourtant, N*** me paraît aller plutôt bien. Il le dit lui-même. Jeff et lui sont restés en bons termes. Ils se sont vus la veille. Cela, précise-t-il, l’a d’ailleurs un peu secoué.

 

(Je m’en étais voulu d’une confusion faite au téléphone la veille entre le véritable prénom de Jeff et celui-là même donné à son avatar — je dis, par plaisanterie, son « nom de scène », ce qui pique l’incompréhension et la curiosité chez N***, à qui j’explique et le calembour et ma confusion.)

 

Nous reparlerons de Jeff plus tard dans la soirée. N*** me le montre « hyper dépendant au plan affectif », cherchant une relation en conséquence : il aurait refusé — idée que je trouve dictée par une prudence élémentaire — de la lui donner.

Sur bien des plans, Jeff ne serait pas encore un adulte, mais une sorte de grand enfant frustré dès longtemps dans ses relations avec une mère peu aimante : N*** m’évoque à nouveau cette mère qui ne connaît pas la date d’anniversaire de son fils… Cependant, Jeff voudrait, à toute force, habiter à D*** dans le Nord et se rapprocher de sa famille.

Sa passion pour le théâtre serait celle d’un adolescent qui ne veut pas sortir du rêve de devenir acteur… N*** corrige alors un peu la perplexité qui m’était venue naguère à propos d’un jugement négatif qui m’avait paru excessif, à l’emporte-pièce, et semblait remettre en cause l’évidente sincérité de la vocation théâtrale de Jeff — même si, comme N***, j’en voyais les déformations et aliénations. Comme je lui retrace la raison pour laquelle j’avais alors intérieurement tiqué, N*** me dit comprendre les passions mais déplorer que son ancien compagnon perde plus d’argent qu’il n’en gagne…

Ainsi donc N*** ne suivra plus Jeff dans ses tournées et ne viendra, de ce fait, peut-être jamais à ***. J’apprends d’ailleurs que Jeff n’avait aimé ni la ville ni le public (sans doute, en l’occurrence, ceci aura-t-il dicté cela !).

 

Il me raconte aussi : le meilleur ami de Jeff le drague. Les atomes crochus éprouvés dès l’origine entre cet ami et lui s’en trouvent singulièrement émoussés : N*** n’aime guère que X (j’ai oublié son prénom) casse ainsi du sucre sur le dos — je retrouve là une expression de ma mère, que je n’avais pas entendue depuis longtemps — de son prétendu meilleur ami.

Il me raconte aussi : Roman s’est séparé de Cyril. Il vit, depuis, en colocation. Il dort parfois chez N***, où il a installé un matelas. N*** regrette cette séparation : il aimait bien le compagnon de Roman. Je dis qu’il pourrait peut-être chercher à le revoir.

 

N*** sort d’une séance chez le kinésithérapeute. Il se plaint de son médecin traitant, qui n’a pas bien su diagnostiquer l’origine de ses douleurs scapulaires. Il a hâte de pouvoir nager à nouveau, d’aller régulièrement à la piscine.

Je déplore mes propres maux, qui empêchent une activité physique régulière, un maintien en forme, au double sens du terme, l’impression de me rouiller ne jouant pas de peu dans certains de mes découragements.

Nous parlons aussi de mes déboires professionnels.

 

Nous faisons des courses, non sans mal, dans un magasin de surgelés : pour que baisse son taux d’urée, N*** se proscrit certains aliments. Il a fait une entorse à son régime en commandant un verre de vin rouge ; il fera de même en se permettant un verre ou deux durant le repas. Mais il ne boit plus qu’exceptionnellement.

Le marchand de vins — que je n’aime guère — chez qui nous nous procurons ensuite une bouteille plaisante sur le nom du vin, son appellation jouant sur les mots (j’ai oublié depuis de quelle façon), tout en se montrant plus aimable que d’habitude. J’en fais la réflexion à N*** en sortant de la boutique et m’amuse de l’entendre dire : « il est de la famille », la présence de N*** expliquant peut-être, de fait, sa soudaine aménité.

Quoi qu’il en soit, le vin s’avère très bon. Il chante aux palais et papilles différemment selon les plats et révèle toute une palette étonnante.

 

N*** complète aussi les deux ou trois choses que je sais de lui, de son roman familial en particulier. Il me raconte une fugue, en écho à ce que moi-même ai pu dire, du fait que, aussi loin qu’il m’en souvienne, lorsque j’étais enfant, je n’aspirais qu’à me libérer de la tutelle familiale : j’échafaudais parfois des projets de fuite, calculant combien je tiendrais de temps avec l’argent en ma possession et en le divisant en autant de jours où je pourrais me nourrir de pain et carrés de chocolat (!). N*** acquiesce et me raconte, lors de cette fugue toute spontanée, avoir été rattrapé par sa sœur qui s’était mise à sa poursuite en voiture à deux ou trois kilomètres du domicile familial.

J’apprends aussi que, comme moi, en matière d’objets et d’habits, N*** se dit « conservateur » (je ne crois pas que nous ayons jamais parlé de cela.)

 

Il me dit sortir beaucoup à nouveau et me parle alors de bars dans le Marais.

 

Depuis que séparé, il a perdu sept kilos. Mais il paraît moins obsédé qu’il ne l’était par une prétendue maigreur. Comme je lui en fais la remarque, il sourit et rétorque qu’il s’est au moins prouvé qu’il pouvait grossir…

 

Le vin, dont il a perdu l’habitude, le grise assez vite.

D’ailleurs, sa conversation s’alentit à mesure, et je comprends — je suis moi-même fatigué de ma journée — qu’il aspire à partir.

 

Alors qu’il se lève, je mime un petit coup de poing affectueux en direction du plexus.

Il est tôt encore, à peine vingt-trois heures.

*  *  *

J’aimais bien Jeff, mais j’ai eu l’impression de retrouver N*** tel qu’en lui-même (si ressemblant à son retard !), et j’étais content de notre soirée.

 

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10 février [2017]

Soirée (presque) identique à la précédente. A ceci près que N***, que j’attends dans le même bar qu’en octobre, est à l’heure : il arrive quelques minutes à peine après 19 h, cherchant comme à son ordinaire l’endroit alors que c’est peut-être le quatrième ou cinquième rendez-vous que je lui donne là.

Il arbore une moustache et des pattes longues et fournies, sous une barbe de deux millimètres et demie, me précisera-t-il — et d’ajouter en riant qu’il cultive ainsi le look d’un acteur porno (gay, précise-t-il également) des années soixante-dix

Me demande comment je vais Je réponds, par plaisanterie, ne pas trop savoir : dans le métro, un jeune noir a voulu me céder la place, et j’exagère ma vexation

Lui va mieux depuis que, le jour de l’an, il a fumé tout un paquet de cigarettes : les douleurs à l’épaule ont presque disparu. Son médecin dit comprendre cet effet singulier de la nicotine. Pour ne pas retomber dans l’addiction au tabac, il recourt aux cigarettes électroniques (de fait, il tétera une demi-douzaine de fois de courtes bouffées

Tandis qu’il s’installe en face de moi, il m’annonce ne plus boire du tout d’alcool. Et il commande in petto un jus d’orange pressé. Les précautions alimentaires pour faire baisser son taux d’urée se sont multipliées : N*** doit faire dans une quinzaine de jours de nouveaux examens et s’oblige à un régime draconien pour ne pas être astreint à une médication à vie. Il commente à nouveau son hérédité malheureuse : s’il a déjà à quarante ans des douleurs de vieillard, qu’est-ce que cela sera quand il aura l’âge de son père ?

Errons longtemps dans un magasin de surgelés avant de trouver un plat qui convienne/ encore une sauce au champagne accompagne-t-elle le poisson

 

Il entame tout un développement sur le stress, qu’il devait naguère juguler un peu/ par l’alcool, le tabac, le cannabis

Pour voir ses parents, il me raconte s’être rendu à M****, un station de sports d’hiver bien connue, où ils ont une maison Sur une aire d’autoroute, alors qu’il venait de fumer un joint, douane volante : interrogation en règle et fouille de la voiture « Programmateur de site Web » Incompréhension d’où rectification « de site Internet » Mémère exposée au froid : « si vous collaborez, cela ira très vite »

Dit être envahi par Maurice, l’ancien ami de Jeff — dont je n’avais pas retenu le prénom —, et, surtout, par Roman, qui a installé un matelas chez lui, pour fuir la colocation (avec des filles) Roman irrité que N*** voie son ancien ami

Passe des soirées à boire de la bière quand N*** est sobre. N*** compte les cadavres ensuite

Aspire à davantage de solitude, se contente de lui, dit ne plus chercher le « meilleur ami » dont il avait le désir que Jean ou Tom — qu’il ne voit plus l’un et l’autre — puisse incarner naguère.

Doit garder la chienne de Jeff (dont il m’avait dit plaisamment la fois précédente qu’elle lui manquait plus que son maître)

Tandis que nous devisons ainsi, j’improvise un repas sans vraie /saveur/ : j’émince des champignons, je fais cuire du riz pour accompagner le plat principal, j’ai acheté le même dessert que la fois précédente (et la fois précédente)

Et je boirai seul presque la moitié du beaujolais, acheté préalablement, dont j’avais pensé qu’il accompagnerait notre repas

Cette fois, j’ai ôté la nappe en tissu afin de ne pas la tacher

Dit être travaillé par l’avenir

Au conseiller de Pôle Emploi qui le suit : « Je veux devenir éleveur de poissons exotiques » Rire énorme de l’interlocuteur

 

Naturellement, nous parlons de poids. Le sien. Celui de Jeff. A perdu huit kilos depuis leur séparation, ce n’est qu’un de plus par rapport à la fois précédente

Peu de rencontres, puisqu’il ne sort plus dans les bars du Marais (car sans boire…)

Me parle d’une expérience avec un dominant Prétend que toutes les rencontres relèvent à quelque degré de ce type de relations Chacun, spécialement sur les sites Internet, joue un rôle Je le lui concède, songeant à part moi que, précisément, ces postures soit me lassent — ce qui est un moindre mal — soit m’agacent, d’autant qu’elles ne sont généralement pas suivies d’effet, la débandade ou la fuite précédant de loin la pantalonnade, alors que se multiplient les propos sans suite sur la toile

Me dit que mon propre désir de jeune gens obéit à une volonté de dominer, d’exercer sur eux l’autorité d’un aîné. J’admets ses arguments, mais ne suis pas certain de jouer ni les instituteurs du vice sadiens non plus que les professeurs d’autorité morale /ou intellectuelle : en vérité, je déteste cela, et j’ai, à ce sujet, toutes sortes de /comportements d’évitement/

 

Je n’ai pas grand-chose à raconter, je m’en rends compte. Il y a bien quelques points communs dans ce qui m’agite : la cruralgie, le stress qui serait à l’origine d’ « impatiences » — j’ignorais absolument ce terme, dont souffre sa mère, qui a entamé une suite interminable d’examens mais qui concernent les jambes — que j’ai dans le bras la nuit depuis quelques temps

T. et le cil

Impression que je l’ennuie — ou que, soudain, il s’ennuie

Me dit fatigué, et, comme la fois précédente, part tôt (il n’est pas vingt-trois heures)

Comme il s’attarde encore un peu, je le sens impatient

J’entoure d’un geste bref, affectueux, ses épaules — pour l’excuser de s’en aller

[…]

 

Je passe une mauvaise nuit. J’y remâche je ne sais quelle /inquiétude/ tout en supputant que, sans le savoir ni le vouloir, a soulevé

Et mesure une fois de plus combien la barque s’est éloignée du rivage heureux de 2009, tant de son côté d’ailleurs que du mien, combien la rive s’est étrécie depuis… comment n’y pas songer ?

 

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Julien 27/04/2017 11:58

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