1066 - Carnets d'un confiné (8)

Publié le par 1rΩm1

 

 

CARNETS d’un CONFINÉ

 

 

8

 

[Journal pas toujours extime]

 

 

(14 mars, […] 1er MAI 2020 … …)

 

 

22 mars

 

Matin

 

Je songeais, en me levant, pour une énième fois ces temps-ci, qu’il ne ferait pas bon tomber malade durant cette pandémie. (Je me disais cela, parce que mon mal de ventre — que j’attribue à la culpabilité —, qui s’était fait oublier ces jours derniers, s’était réveillé en même temps que moi.)

 

Je manque un appel de mon père (mon téléphone semble flancher à nouveau, il faudra que je songe à le remplacer). Je le rappelle.

Au moment de se coucher, ma mère a fait une hémorragie intestinale. Elle perdait beaucoup de sang. Mon père a appelé, le 15, et les pompiers, tout proches, sont arrivés dix minutes plus tard. Ma mère est partie, nue, emmitouflée dans un gilet pris sur un fauteuil par un des pompiers aux urgences de l’hôpital central. Mon père et ma sœur ont suivi le véhicule, mais deux infirmières les ont refoulés et n’ont pas accepté le sac dans lequel mon père avait mis des vêtements.

 

Selon toute apparence, ma mère ne souffrait pas, non plus qu’elle ne se plaignait. (Or, précise mon père, elle est devenue douillette.)

 

Mon père me donne les coordonnées du service « hépatho-gastro… » (je n’ai pas noté le troisième terme) où la joindre.

 

Evidemment, on imagine l’incompréhension et la détresse de ma mère, incapable de s’exprimer désormais avec précision, et sans autonomie — dans cette situation.

 

Mon père attend la fin de matinée pour avoir des nouvelles, après une prise en charge possible. Il demeure sur des charbons ardents, mais il ne veut pas avoir d'informations parcellaires, ni tomber sur des personnels débordés.

J’admire sa sagesse et son sang-froid (habituels, mais j’admire).

 

Je reçois un message de Denis et Valérie.

Je leur réponds par courriel.

 

Bonjour Valérie, bonjour Denis,


J’ai bien reçu votre SMS. Merci. Je vais bien, le confinement ne me pèse pas trop, je vis de toute façon beaucoup à mon bureau ou le nez plongé dans des livres — et seul aussi par goût depuis suffisamment longtemps pour ne pas en être (encore) trop affecté.

En revanche, ma mère a été hospitalisée hier soir, victime d’une hémorragie intestinale. Le contexte sanitaire est évidemment terrible : pas de visite possible, en particulier. Mon père m’en a appris la nouvelle ce matin.
Ma mère doit aussi être en incompréhension et détresse de sa situation. Mon père a transmis le message au service hospitalier qu’elle n’était absolument pas autonome, ni en capacité réelle de se nourrir sans assistance. Il prend cela avec la rationalité et le sang-froid nécessaires, tout en songeant, comme moi, à la possibilité d’un cancer.

Quelques lignes un peu plus longues que je n’aurais voulu, mais au moins avec le secours d’un vrai clavier !
Je mange vos yaourts avec appétit — ils ne sont pas trop sucrés ^^ — et en pensant à vous :)

(Le contact proche avec les amis finira par manquer, mais il faut bien s’y faire, en attendant des mesures mieux proportionnées peut-être, tels des tests auprès des gens, ou des essais de remèdes que certains — à tort (cela se vérifierait vite pourtant...) ou à raison (cela se vérifierait tout aussi vite d’ailleurs) — disent efficaces. Tout cela engendre d’ailleurs polémiques, rumeurs réactions épidermiques dont on se passerait bien… Bref, à suivre !)

Je vous embrasse,


Romain

 

 

Après-midi

 

Je sors après quarante-huit heures ou presque de confinement.

Il fait beau et froid.

 

Un imbécile tout seul dans sa voiture conduit avec un masque, sans doute, me dis-je, pour faire le malin, en temps de pénurie. Il a la voiture arrogante, qui atteste le signe de richesse.

 

Le cimetière est fermé. La supérette est ouverte.

 

Mon père appelle. Nous parlons une vingtaine de minutes. (Comme le matin, ma sœur est là.)

Il dit se morfondre un peu. Il rectifie à part moi : beaucoup.

 

Mais que faire, en effet ? (Mon père prévient ma réflexion : si nous appelions la chambre, ma mère ne décrocherait pas.)

 

Ma sœur a nettoyé l’appartement. Il y avait du sang partout (sur les murs, les meubles…). Difficile était d’en venir à bout (surtout des caillots).

 

 

Soir

 

J’écoute en différé l’émission — elle-même une rediffusion — de Jean-Noël Jeanneney sur la peste[1] — émission que je n’avais pas entendue en son temps (combien de fois ces derniers jours ai-je songé au vers de La Fontaine : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »)…

 

 

[1]"Jean-Noël Jeanneney reçoit Frédérique Audouin-Rouzeau, chercheure au CNRS, pour aborder la question de la transmission de la peste entre l'animal et l'homme depuis l'Antiquité".

 

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