1073 - Carnets d'un confiné (10)

Publié le par 1rΩm1

 

 

CARNETS d’un CONFINÉ

 

 

10

 

[Journal pas toujours extime]

 

 

(14 mars, […] 1er MAI 2020 … …)

 

 

24 mars

 

Nuit

 

Ai oublié, comme un imbécile, d’éteindre le téléphone, laissé qui plus est dans ma chambre. La sonnerie qui accompagne la réception d’un courriel me réveille alors que je n’ai pas encore dormi deux heures.

Je mets un certain temps à me rendormir.

 

Matin

 

J’appelle mon père (pour lui proposer d’acheter pour lui des provisions quand, en fin de semaine, j’irai faire des courses et pour avoir surtout des nouvelles hors la présence de ma mère), qui développe des points déjà évoqués la veille. On a renvoyé ma mère en chemise d’hôpital, les pieds nus. Il se dit stupéfait de la légèreté avec laquelle son cas a été traitée.

 

Pour me délasser du travail assez ingrat que je viens de mener pendant près d’une heure et demie, j’écris à T., qui m’appelle ensuite en fin de matinée.

 

Salut T.,

 

Content que cela aille mieux (donc) :)  […] Mais [ton message] m’a fait aussi penser à la phrase de Louis Scutenaire : « L’humour est une façon de se tirer d’embarras sans se tirer d’affaire » ^^ ! 

 

[…] Besoin d’être distrait, [moi aussi]. Ma mère a fait une hémorragie intestinale. Elle a été emmenée aux urgences par les pompiers et est restée moins de 48 heures à Brabois. On l’a renvoyée chez elle après de vagues examens sanguins (taux d’hémoglobine) satisfaisants (!). Ni coloscopie, ni investigation sérieuse d’aucune sorte. Mon père reste stupéfait de la légèreté avec laquelle son cas a été traité. Dans l’intervalle, il s’est évidemment pas mal morfondu (selon ses termes). Il était déjà acerbe sur la situation, mais j’ai l’impression qu’il ne décolère guère. Je lui donne naturellement raison sur (à peu près) tout, mais je ne suis pas sûr qu’il n’ajoute pas ainsi du négatif pour lui à ce qui est déjà proprement inquiétant. (Nous pensons tous les deux que ma mère a un cancer.) Je viens de l’avoir assez longtemps au téléphone et me suis efforcé de lui faire entendre raison sur certains griefs qu’il m’exposait. Heureusement, le médecin traitant vient le voir cet après-midi pour faire un point sur la situation et prévoir les suites à donner à cette hémorragie, dont mon père craint la récidive. (Je fais confiance à mon père pour anticiper les choses, même dans leur développement les pires ^^ — et suis rétrospectivement content que nous ayons réussi, ma sœur et moi, à [le] faire changer de médecin, [le précédent] nous paraissant assez inefficace pour ne pas dire mou du genou !)

 

T’écrire m’aura aussi distrait :) Lire, écrire restent des secours précieux en ces "temps bizarres" (comme me l’a écrit Patrice, le frère de J.-M.). — Et je viens de bien rire moi aussi du message envoyé par Elisabeth :))

 

A + par ces moyens-ci, en attendant que tu aies retrouvé ta voix la plus claire ^^!

 

Romain

 

PS - Au fait, as-tu réussi à joindre ton médecin ?

 

(Il se vexera quelque peu de ce dernier point, semble-t-il, dans un mail ultérieur et réfutera le bien-fondé de la phrase de Louis Scutenaire. Je me dis que T. est quelquefois inutilement susceptible. Nous le sommes tous, cependant — et souvent inutilement, surtout avec nos amis.)

 

La voix est plus claire qu’auparavant. Mais il tousse encore. La conversation, assez longue, se clôt sur une salve très longue.

 

J’appelle Simone, que je vois normalement tous les mardis. Comme je le lui dis, même si nous ne bavardons guère en la circonstance, la continuité de ces rendez-vous nous rassure ; elle le confirme : la tête et la voix parlent pour elles-mêmes sur nos états d’âme et de santé. Nous devisons agréablement une bonne demi-heure. Elle me dit qu’elle n’a jamais croisé tant de gens avec leur propre chien quand elle promène son cocker. Nous parlons un peu de B., rebutée que Simone n’ait pas voulu l’embrasser la dernière fois qu’elles se sont vues à Paris.

 

Entre-temps, Christine a rappelé, qui a laissé un message sur la boîte vocale.

 

Je déjeune, après avoir envoyé un courriel comme quoi je la rappellerais plus tard.

 

Je décide de faire une promenade, le beau temps paraissant accueillant au dehors. Le vent qui souffle vient de l’est. Alors que je fais pour la troisième fois le tour d’un pâté de maisons proche du square où, paraît-il, j’ai fait mes premiers pas, je loupe une margelle de trottoir et m’étale de tout mon long, les mains en avant pour amortir la chute mais me recevoir plutôt mal, puisque je m’écorche sévèrement le gras de la paume sous le pouce de ma main droite.

 

1073 - Carnets d'un confiné (10)

Il me faut renoncer aux courses sommaires que j’avais projeté de faire dans la supérette toute proche. Deux jeunes filles passent, masquées, soulevant, balançant comme un ostensoir leurs sacs à provision : elles n’ont rien de baudelairien pourtant, et je reflue jusque chez moi afin de nettoyer les gravats qui ont comme poivré et sablé ma plaie. Je nettoie à l’eau oxygénée, puis à l’alcool (je vérifie ainsi que la plaie est bien à vif sur quelques centimètres carré).

 

Curieusement, cela m’a éprouvé, et je ressens le besoin de m’allonger un peu.

 

Je téléphone à Christine. Conversation chaleureuse. Après avoir broyé du noir presque une semaine en apprenant que son concours était annulé, elle a repris son travail. Nous parlons de mon propre travail. Je glisse quelques mots sur ce que sera le sien si elle réussit son concours.

Elle a eu mon père, après un très curieux transfert d’appel. Elle et lui ont mené une conversation quelque peu décalée jusqu’à temps que mon père — Christine m’appelle toujours par mon nom, « Monsieur X » — comprenne la méprise.

Je ne lui parle pas de ma mère, sujet qu’elle aborde pourtant souvent.

 

Puis mon père. Le téléphone ne cesse donc. Je m’y habitue mieux, et y prends même un certain plaisir. Ma sœur, de temps à autre, intervient en écho. Le médecin est venu, qui, d’accord avec mon père, l’enjoint de poursuivre des investigations. Mais il s’est heurté à un refus de l’accueil du cabinet consulté sans avis exprès du médecin traitant. Il a lui donc laissé un message en ce sens.

 

J’appelle Marthe. Je suis assez disert (je sens qu’elle n’aime guère les téléphonages et je meuble un peu). Je ne lui parle pas de ma mère, en en laissant encore à T. (à Simone, à M., à A., toutes amies de longue date) ce qui est encore proprement une « confidence ». Paul est devant la télévision, qui m’adresse un salut par Marthe interposée. Le chien aboie. Tout cela sonne familièrement.

 

Soir

 

Information (du matin) : près de deux milliards d’êtres humains se trouvent confinés sur la planète.

Information (du soir) : deux milliards et demi.

Et je suis seul, ce soir, augmenté malgré moi dans cette solitude. Mais c’est infiniment supportable cependant.

 

Je me fais un bandage pour éviter d’arracher la peau ou que la plaie saigne dans les draps durant la nuit.

Ma mère me paraissait, quand j’étais enfant, experte en bandages.  Elle attachait l’ensemble avec une toute petite épingle à nourrice.

— Ma pauvre mère qui aujourd’hui regarde avec perplexité un couteau.

 

 

 

 

 

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