1121 - Carnets d'un confiné (42)

Publié le par 1rΩm1

 

 

CARNETS d’un CONFINÉ

 

42

 

[Journal pas toujours extime]

 

(14 mars, […] 1er MAI 2020 … …)

 

 

24 avril

Matin

 

Je me réveille sur la même impression pénible que la veille au soir.

Je travaille.

Je me décide à rappeler Claudie. Je subis pendant une heure et quart ses fureurs contre son syndicat, ses collègues, le monde comment il va et surtout ne va pas, et je raccroche passablement énervé, voire déprimé de ce paquet d’angoisse dont elle a pu ainsi faire part. J’ai posé tout de même au passage que sans doute elle s’obsédait et devrait desserrer l’étau de ses préoccupations. Puissé-je être entendu !

 

Mon journal parisien est en voie d’achèvement dans sa publication. Je me répète assez stupidement que je ne comprends pas pourquoi j’ai perdu la trace de B*** — alors que j’ai pu m’obstiner aux brisées de C***, X, Y ou Z — et même de N***, estimé-je aujourd’hui. Peut-être, maintenant que le contact est repris, devrais écrire à JM…


 


 

Correspondance avec Benoît

 

MOI - 17/02 [2010] ; 23:57

Mercredi matin

Benoît,

J’ai bien peur de ne jamais venir à bout de la liste que je m’étais faite hier des points à aborder ou que je devrais éclairer autrement avec toi ! Si je m’y reporte, en effet, je n’ai fait qu’effleurer quelques-unes de ses têtes de chapitre… Or, mon message d’hier s’est déjà vu truffer d’allongeails divers — et j’espère vraiment que tant de longueur ne t’a pas exaspéré !

Je disais hier que tu ne te retrouverais sans doute pas dans ce j’avais pensé de tes photographies… D’ailleurs, je ne me retrouve pas vraiment non plus dans ce que tu écris brièvement des miennes. Je n’ai, à mon sens, pas de (j’ai biffé un « aucune » préalable, qui serait évidemment exagéré) vraie ressemblance avec Des Forêts. Cela n’a pu te venir que parce que c’est sur des Forêts que nos échanges se sont faits — par besoin donc d’être d’abord en terrain familier avec l’autre, qui se pro-pose d’abord tel un corps étranger, qu’il faut s’incorporer… Curieusement, ce mouvement d’avancée que je discerne chez toi, qui n’est peut-être qu’une habitude/ attitude de te tenir le corps en avant, donne l’impression que tu entends t’incorporer l’autre, ou l’étreindre d’une façon ou d’une autre. Je me trompe peut-être, mais il semble aussi que cette photo ne soit pas un autoportrait, qu’elle a été faite par quelqu’un à qui, en fait, tu souris (si je disposais  des  moyens typographiques  d’une  adresse  mail  —  j’y  reviendrai  —  j’italiquerais « à qui… tu souris »). [Bon : j’ai, depuis, la clé, mais je laisse les choses en l’état. Le sourire à un bébé, être qu’on prend généralement dans ses bras, s’accorde d’ailleurs obliquement à ce que mon imagination m’a pu faire écrire…]

Précisément, c’est ce qui me gêne avec les miennes (qu’elles soient des autoportraits). J’ai dû composer, en fait, avec le peu que j’avais sous la main. Certaines (les troisième, quatrième et cinquième) ont été faites pour ma rencontre avec N*** et [Aymeric] en octobre à Paris. Une amie m’a dit, depuis, que l’ordinateur déformait mon visage et, comme j’avais, par une contre-coquetterie, pris sur quelques-unes un air fâché et peu avenant, j’en ai éliminé deux ou trois pour les remplacer par de plus anciennes, seuls clichés que j’avais sous la main. Les deuxième, sixième et septième photos datent donc un peu : elles doivent avoir un peu plus de deux ans. La première remonte au mois d'août. Récentes ou plus vieilles, je n’aime guère ces autoportraits plutôt intransitifs (personne en l’occurrence à qui sourire) où je retrouve un air identique, un peu trop grave, contemplatif ou sérieux, qui n’est certainement qu’un de mes visages — et, même si je suis mal placé pour en décider, n’est peut-être pas le plus représentatif.

Je songe d’ailleurs avec amusement à ce que m’a écrit A***** de ces photos :

« j'ai été étonné de te trouver si séduisant (tu fais pas tes 170 000 km !) mais pas étonné de ne pas te voir sourire. J'étais d'autant plus agréablement surpris que la description dans ton billet du 11/11 n'était pas flatteuse. Sans m'imaginer un vrai moche, j'imaginais un vieux type sans charme quoi. »

car, de fait, tous ceux qui ont lu cet autoportrait en forme de jeu de massacre inspiré de l’autoportrait qui ouvre l’Age d’homme (tu vas finir par penser que je suis un imitateur de Leiris, alors que c’est lui, quand je l’ai lu, qui m’a paru m’imiter — en allant, certes,  beaucoup  plus  loin  et  en  faisant  infiniment  mieux  que  je  ne  pourrai  jamais faire ! — d’où parfois ce besoin, presque auto-ironique, de m’en servir comme modèle)… tous ceux qui ont lu cet autoportrait (donc) ont voulu rectifier mon portrait — et l’embellir ! Ainsi [Aymeric], qui a trouvé ma voix « étonnamment jeune », ou S[imone], qui a renchéri dans les marges de mon journal parisien que je lui avais fait lire : « Je trouve que tu as une très belle voix ». Ce dernier compliment — qu’elle ne m’avait jamais fait en trente ans et plus que nous nous connaissons —, si les autres ont pu me paraître télécommandés, m’a beaucoup touché, car, pas plus qu’on aime sa tête, on n’aime entendre sa voix, et l’on est, sur son chapitre, d’une dureté incroyable. Or, la voix est aussi l’organe (le vecteur ?) principal de mon métier — et je me suis souvent dit que la mienne devait être déplaisante à entendre […], enviant, pour cela, parfois de mes collègues de belles voix bien timbrées, des articulations déliées et précises (je songe à A., mon amie arlésienne)…

Tiens, au fait, non, N*** n’a pas voulu me rectifier le portrait ; il a rebondi sur la difficulté qu’il avait à se voir en photo, au désir qu’il a longtemps eu d’être « invisible » — en un texte tout simple, qui m’avait beaucoup touché…

Comme lui, comme toi, comme beaucoup, j’ai horreur en tout cas de voir ma trombine en peinture. Car, devant les miroirs, quand nous y plongeons nos regards, nous nous arrangeons par avance le portrait : nous préparons des mines avantageuses, nous présentons notre meilleur profil, attitude ou mimique — et détestons qu’on nous dérobe, précisément, photographiquement une autre attitude, expression du visage que celles, toujours plus ou moins identiques et ritualisées que nous nous fabriquons pour le passage au miroir, lequel serait insupportable sans cela (que dire, par ailleurs, des rides que l’on finit par scruter, des marques qui s’accusent, des poches qui s’affaissent, des éclats ternes qu’on finit par trouver à son regard, des têtes épouvantables au réveil ? je songe, à ce propos, à la chanson de Gainsbourg que chante Jane Birkin, qui s’intitule, je crois, Rupture au miroir…)

 

Mais je ne fais que dire — plus longuement et plus mal… — ce qu’écrit lumineusement Leiris dans l’autoportrait qui, précisément, ouvre L’Age d’homme : « j'ai horreur de me voir à l'improviste dans une glace car, faute de m'y être préparé, je me trouve à chaque fois d'une laideur humiliante » (phrase qui frappait beaucoup les élèves et qu’ils recevaient en général assez mal parce qu’elle est plus vraie, plus opératoire et plus extensible qu’on n’imagine, alors que nous réservons un peu vite à son seul auteur le privilège de l’exercice d’autodétestation) !

 

Mercredi, soir (après lecture de ton message)

Content de savoir que tu n’as pas été effaré de ma lecture proto-chtonienne. J’ai lu tous tes « posts », et celui que tu m’indiques a dû fournir la « trame inconsciente » de ma façon d’apprivoiser ton physique. Quant à te dire comment je t’imaginais auparavant, je ne sais désormais plus : très grand (malgré le 1 m 72 que tu mentionnes expressément)… juché sur un grand destrier blanc ? Je plaisante — bien sûr —, mais le seul Benoît que j’aie jamais connu était grand, en tout cas, et avait un physique plutôt disgracieux : je n’en aurais pas fait mon prince charmant, mais c’était assurément quelqu’un de très intelligent — et doué pour l’écriture. Vous partagez au moins ces deux derniers points, mais ne va pas penser que je veuille généraliser à partir d’un prénom ! Et, quant à me livrer à des rêveries sur ton nom (nomen omen !), ce n’est pas au nom du dernier pape que j’aurais songé… Ce n’est pas venu à l’esprit de toute façon. Ah, un regret tout de même à te mentionner à propos du noir et blanc de tes photos : s’il élimine la couperose, il te fait les yeux bruns, et, peut-être, devrais-tu mettre sur le site une photo tronquée de tes yeux en gros plan ; j’aimerais, en tout cas, bien voir ces yeux pers-là, d’autant que d’une personne importe toujours beaucoup le regard…

Dans la chaîne Stein/ Steiner, tu oublies Yann Andréa Steiner… et, pour ce qui est des lol, j’ai dû me faire expliquer leur signification par N***, précisément. (Je dois vivre à l’écart du monde, en dépit de mes lycéens, au bout du compte…)

Pour ce qui est de l’adresse maudite demeurée en déshérence ou presque, j’avais eu pourtant à cœur de l’ouvrir parce que m’a souvent gêné en écrivant des messages sur le site qu’on ne puisse recourir ni à l’italique, ni au souligné (voire au biffé) ou autre formes typographiques indiquant insistance, distance ou décrochage quelconque sur le sens même de mes phrases… Les jeux typographiques, dans leur précision, m’ont toujours importé, de même que la ponctuation. Je reviendrai plus tard sur l’horreur que m’a inspiré une conversation faite il y a peu de « messages instantanés », conversation à laquelle j’ai vite mis fin. Si telle est l’une des fonctionnalités des adresses MSN, je préfère m’en tenir aux mails — et même aux paquets de texte, parfois informes, délivrés par la messagerie de GA.

Je songe d’ailleurs que ce message en soi doit déjà constituer un sacré pavé…

Autant m’en tenir là pour ce soir. Je te lirai volontiers bientôt — très b

 

MOI - 18/02 ; 10:07

(Je complète le message d’hier ! Je ne sais pas ce qui s’est passé. Peut-être ai-je mal réalisé mon “coupé-collé”…)

ientôt.

Meilleures pensées,

Romain

 

 

LUI - 18/02 ; 18:29

Cher Romain,

Tes « paquets de texte » s’accumulent, hélas, sur mon disque dur, sans que j’aie le temps ni la concentration intellectuelle pour y répondre. (Y répondre vraiment, bien sûr.) A Alep, sans doute, à tête reposée.

Te lisant, puis notre « historique », découverte d’un oubli : ce n’est pas « ta ressemblance avec Louis-René des Forêts » que je voulais écrire mais « ta ressemblance avec Louis-René des Forêts sur la photo la plus sombre ». (Bien sûr, pour les autres, la remarque est sans pertinence.)

A très bientôt.

Amicalement,

B.


 

MOI - 18/02 ; 19:16

Cher Benoît,

J’ai un autre paquet de texte écrit ce matin. Mais je ne veux décidément pas ajouter à toutes ces phrases empilées sur ton disque dur !… Il sera toujours temps de te les adresser plus tard (déjà que je me trouve passablement bavard… et indiscret !).

Il me semble que c’est demain que tu pars à Alep… Je t’y souhaite un bon séjour. Et serai évidemment heureux de te lire bientôt.

Bien à toi,

Romain

 

LUI - 19/02 ; 22:53

Bonsoir. Bien arrivé et Alep – et la connexion internet de mon hôte est correcte (selon les standards locaux, s’entend). Je pourrais donc poster d’ici les articles que je suis en train de mettre en forme, et même peut-être envoyer quelques messages. A très bientôt. – Amicalement, B.

 

[24 avril 2020] Après-midi

Sieste assez longue.

Je me rase. (Ce carnet finira par s’apparenter par certains côtés aux Memoranda de Barbey, le dandysme en moins !). Promenade.

Je pense que Christine a terminé la sienne et l’appelle. Dissertation. Même si je ne crois pas que ce soit une si bonne idée que cela, j’espère qu’elle aura son concours. Celui-ci aura lieu selon une indication vague après le 22 juin — et se réduira à des épreuves écrites.

T. appelle pendant notre conversation.

Je le rappelle. Il me demande où Christine a connu Cémil, question qui devait lui brûler la bouche depuis plusieurs jours. Je m’amuse. Il me demande s’il doit mettre le melon qu’il vient d’acheter au réfrigérateur.

 

Nuit

Je me réjouissais de savoir ma voisine désormais seule. Mais c’était sans envisager ses conversations téléphoniques en pleine nuit. Il est plus de minuit et elle est intarissable. Je me relève et me vrille des bouchons dans les oreilles. Pour un peu, j’imaginerais assez volontiers quelque représaille.

 


 

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