1164 - Discothèque (éléments datés) (1)

Publié le par 1rΩm1

 

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1164 - Discothèque (éléments datés) (1)
1164 - Discothèque (éléments datés) (1)

 

Le 8 août 1975, j’écoute cet album de Léo Ferré, que je viens d'acheter 33 F aux « Magasins Réunis ».

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Premier immeuble construit en 1896 dans le style École de Nancy, puis détruit pendant la première guerre mondiale en 1916.
Premier immeuble construit en 1896 dans le style École de Nancy, puis détruit pendant la première guerre mondiale en 1916.
Premier immeuble construit en 1896 dans le style École de Nancy, puis détruit pendant la première guerre mondiale en 1916.
Premier immeuble construit en 1896 dans le style École de Nancy, puis détruit pendant la première guerre mondiale en 1916.

Premier immeuble construit en 1896 dans le style École de Nancy, puis détruit pendant la première guerre mondiale en 1916.

Entièrement reconstruit en 1925 dans le style Art Déco (1967)

Entièrement reconstruit en 1925 dans le style Art Déco (1967)

1164 - Discothèque (éléments datés) (1)
1164 - Discothèque (éléments datés) (1)
Le grand escalier (actuellement)

Le grand escalier (actuellement)

Tentant de convoquer ma mémoire émiettée, je demeure incertain de l’emplacement exact dans le magasin du rayon des disques. Comme je me souviens que les livres occupaient une partie du rez-de-chaussée — j’achetais bien plus souvent des livres (même si ce n’était pas à cet endroit que je me fournissais le plus fréquemment, la surface dédiée à la librairie restant limitée) que des disques, non seulement plus chers, mais aussi pour moi moins indispensables à une époque où je faisais ma pâture quotidienne d’une littérature que je découvrais à mesure —, je peux spéculer néanmoins que c’était à ce même étage que se trouvaient les disques.

C’est quoi qu’il en soit dans une proximité tout aussi logique, au dernier niveau (le quatrième ?) — nous empruntions alors l’ascenseur (disparu, du moins de l’espace public, les plateaux supérieurs du bâtiment ayant été depuis transformés en bureaux, réserves et autres cabinets de praticiens inaccessibles au tout-venant) et non le grand escalier art déco —, que le rayon alimentation jouxtait un restaurant-salon de thé, dont l’atmosphère (trop) douillette et feutrée et peuplée pour l’essentiel de rombières suffisait à effaroucher, sinon refroidir tout à fait, l’adolescent que j’étais. A ce tout dernier étage, nous sommes allés à diverses reprises, J.-P. et moi, peut-être accompagnés de D***, « acheter des bonbons », occasions de l’une de ces plaisanteries qu’affectionnait J.-P.

En l’espèce, il s’agissait pour J.-P. de simuler les débiles mentaux — comme on disait alors communément sans réelle arrière-pensée, ceux-ci d’ailleurs étant d’un commerce rare tant les familles avaient plutôt soin de les dissimuler, un changement indéniable ayant eu lieu entre-temps dans les mœurs à ce sujet. J.-P. se ruait avec une avidité sur-jouée sur les sucreries rangées dans des compartiments en plastique transparent dont on soulevait, je crois, le couvercle, lui, se servant fébrilement avec ses doigts, au grand dam bien évidemment des employées à leur caisse, chargées de surveiller d’éventuels voleurs.

« Prenez la pelle ! » ou « servez-vous avec la pelle ! » aboyait la vendeuse, ce qui, traduit par J.-P. revenait, dans un grognement imbécile, à adjoindre ladite pelle à disposition des clients pour des raisons d’hygiène au sachet plastique dont il avait empli son sac — et à tendre, tout roulements d’yeux et grimaces dehors, le tout à une caissière encore frémissante d’indignation derrière son comptoir.

En vérité, je m’amusais bien moins que J.-P. (ou D***, s’il y participait) à ce jeu ; en vérité, je n’en menais pas large. Je n’arrivais pas à penser, en effet, que la vendeuse croyait avoir affaire à un déficient mental, redoutant déclencher de sa part bien d’autres foudres qu’un simple mouvement d’humeur compréhensible.

Dans le rôle que lui m’avait assigné, j’étais voué à excuser mon compagnon ; mais je tenais mal le rôle, ne parvenant seulement qu’à bredouiller quelque excuse.

Toujours est-il que je l’accompagnais docilement, admirant en J.-P. l’acteur qu’il n’a pas tardé à révéler, obéissant sans doute à la vocation qui était la sienne depuis fort longtemps. Protester ne me venait pas à l’idée, et j’aurais mauvais jeu, aujourd’hui, à l’accabler de ce jeu tout ou partie stupide, qui aurait pu, si je n’avais fait preuve de balourdise, passer pour vraiment amusant…


 

D’ailleurs, mon admiration pour J.-P. m’a souvent, sous ses exhortations, poussé à accomplir des actes que de moi-même je n’avais jamais posés. Car, à rebours de lui, je n’aurais jamais, par exemple, pensé à me produire sur les planches ; or, il m’a poussé un soir à dire quelques poèmes dans une M.J.C. — et proprement poussé sur scène1 — à une époque où ce genre de spectacle, mâtiné de morceaux de musique joués à la guitare par quelques « folkeux » de service, recevait les faveurs d’un public (peu nombreux), et je doute fort avoir tiré quelque épingle fameuse de ce jeu !

En vérité, ce n’est que graduellement que j'ai compris être mû par une admiration amoureuse1 — autant dire un sentiment que je retournais douteusement à l’intérieur de moi, et qui me rongeait, autant dire aussi un sentiment condamné à l’impuissance, puisque relevant d’une de ces passions d'adolescents dont je ne voudrais plus subir à nouveau les tourments. C’est d’ailleurs pourquoi j’en suis venu à détester tout désir (autant en moi que venant d’autrui) de jouer ou de voir jouer les Pygmalion, abhorrant, depuis, toute dépendance qui ne serait consentie entre les parties (et comment consentir à cela ? à une admiration dont on est la victime ?)…

 

1 Je m'aperçois que j'ai déjà partiellement raconté cela...

 

*  *  *

 

J.-P. avait d’autres jeux. A proximité de ces Magasins Réunis dont j'ai tenté de susciter, photographies à l'appui,  l’esprit du lieu, il simulait — cette fois, c’est à Martine qu’avait échu le second rôle, tandis que je n’étais que simple spectateur — le client abordant une prostituée. Le passant s’y faisait-il prendre ? je ne saurais le garantir. D’ailleurs, plus à la galerie peut-être était-ce davantage à J.-P. et Martine elle-même que s’adressait le manège — quelque trame inconsciente présidant sans doute à ce théâtre joué, intéressant la frustration de l’un en ce que l’autre s’était refusée à lui.


 

Et c’est un autre anamnèse, laquelle concerne D***, qui affleure à ma mémoire.

Il y avait, au mitan des années soixante-dix, une campagne d’affichage appelant au boycott des oranges de la marque Outspan cultivées en Afrique du Sud alors que sévissait l’apartheid. On y voyait la tête d’un jeune Noir pressée par une main géante sur une presse-agrumes.

 

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Un jour, dans une épicerie de ce même quartier de la gare et de la Place Thiers (rebaptisée depuis, sans qu’on ait naturellement à s’en plaindre, Place Simone-Veil — j’ignore pourquoi ce trait d’union), D***, parti acheter des oranges, déclara tout à trac à l’épicier avec cet humour pince-sans-rire — humour noir, si l’on ose dire, en l’occurrence ! — qui le caractérisait ne pas vouloir de ces oranges qu’avaient touchées de sales nègres, mais d’autres fruits d’une autre provenance.

J'ignore à présent si nous avons assisté à la scène, ce que j'incline à croire, ou si D*** nous l'avait rapportée, mais nous rîmes beaucoup. (Au vrai, j’ai raison d’employer à ce propos le passé simple, que je n’aime pourtant pas beaucoup, puisque pareille plaisanterie ne devrait être proposée désormais qu’avec pincettes, précautions, préparations et avertissements divers, tant il est vrai que l’on ne rit plus beaucoup désormais de tout…)


*  *  *

 

Je me rappelle — autre anecdote que je produis par ricochet — avoir navré des élèves auxquels j’avais soumis un jour pour je ne sais plus quelle raison une charade dont le ressort était une histoire de handicapés (physiques, en l’occurrence) :

 

mon premier est un cul-de-jatte dévalant à toute allure l’Avenue de B*** — une avenue bien connue de **** —

mon deuxième est un cul-de-jatte dévalant à toute allure l’Avenue de B***

mon troisième… [ici, j’introduisais un suspens, que je reproduisais ensuite à chaque nouvelle proposition] … est un cul-de-jatte dévalant à toute allure l’Avenue de B***…

mon quatrième est un cul-de-jatte dévalant à toute allure l’Avenue de B***

mon cinquième est un cul-de-jatte dévalant à toute allure l’Avenue de B***

mon sixième est un cul-de-jatte dévalant à toute allure l’Avenue de B***

et mon tout est une boisson rafraîchissante, particulièrement appréciée durant les canicules d’été.


 

Il va sans dire que je n’ai plus jamais, depuis, proposé à une classe (sinon, une unique fois, assortie d’une introduction prévenant que j’avais rencontré un bide total alors, et préparant l’auditoire par là au même insuccès) cette charade dont la réponse (citron pressé) m’avait fait passer un instant — qu’on espérer court — pour quelque monstre insensible à la détresse des autres !

(Au vrai, la plaisanterie venait de ma mère, laquelle la racontait ainsi : Six culs-de-jatte dévalent l’Avenue de B*** à toute allure : qu’est-ce que ça fait ?)


*  *  *

 

Et pour revenir (enfin) à Léo Ferré — dont je suis si lointainement parti —, je me souviens lui avoir entendu narrer, entre deux chansons, lors de l’unique concert auquel j’ai assisté à B*** en 1988, une anecdote concernant le suicide par noyade d’une adolescente prise sur le fait d’un vol dans une de ces « grandes surfaces » qu’on n’appelait pas encore [?] hypermarchés anecdote qu’il avait conclue par un tonitruant « Mammouth écrase les prix… et les petits enfants ! », enchaînant aussitôt sur une autre chanson et coupant ainsi court aux applaudissements, attestant, s’il était besoin, ce que certains bons mots peuvent avoir d'irrémédiablement désespérant.

 

 

 

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