Journal de l'hôpital (13)

Publié le par 1rΩm1

 

 

Journal de l’hôpital

(25 mai - 5 juin 2020)

Journal d'un rescapé

Work in progress

13

 

Mercredi 3 juin

Matin

J’ai mal au ventre, très rudement. Il y a plus de huit jours que je demeure constipé.

Je dors mal, en outre, m’efforçant de corriger mes habitudes, consistant, dès longtemps, à dormir sur le ventre.

*  *  *

J’éprouve un certain soulagement à voir partir le voisin de chambrée… Il m’a fait, en partant, des démonstrations d’amitié auxquelles je n’ai répondu que faiblement, quoique poliment. Ce sont les menus services que je lui rendais — remettre correctement les écouteurs quand ils avaient glissé de ses oreilles après qu’il s’était assoupi durant la journée, mettre en charge son téléphone mobile, lui fournir, à sa demande, quelque objet hors de sa portée — qui parlaient là, non pas un attachement réel non plus qu’une envie de partage, hormis les échanges (de paroles ou d’objets) déjà périmés liés aux circonstances…

*  *  *

Voilà cinq jours que je n’ai pas vu l’orthophoniste et je suis vraiment en mal d’une nouvelle « leçon » (comment dire autrement ? comment le dire plus justement ?). Je l’attends d’une impatience ardente.

Liste de mots. Je ne choisis la facilité. Les reckutes [?] [j’ai éprouvé des difficultés à tracer les lettres, que j’ai corrigées, d’où un ajout entre crochets : rechutes, que j’ai eu besoin de réécrire avec de mêmes crochets] [rechutes] sont fréquentes de toboggans de sons vertigineux.

Elle m’a demandé de constituer une liste de mots censément évocatoires en suivant l’ordre alphabétique : je m’y suis donc essayé, m’obligeant, pour certains, à une gageure.

Comptant ensuite le nombre de mots, je me suis aperçu que je n’en avais que vingt-cinq.

C’est à grand-peine que je cherche la lettre qui manque, en l’occurrence la lettre O.

Je les recopie en y adjoignant cette dernière :

amitié - Barbara - chocolat - Daniel - enfance - famille - garçon - honneur - imbécile - jardin - képi - liberté - miroir - négation - olibrius - perroquet - qui est qui ? - rumeur - stylo - Thierry - uchronie - visage - wagon-lit - x cet inconnu - yaourt aux fruits - zoo

Les dire à haute voix constitue une raison d’être de l’exercice. Des accidents nombreux se produisent, chutes et rechutes de phonèmes en cascade, ces mots constituant (de fait) de toboggans de sons vertigineux.

Spécialement redoutables à prononcer dans mon souvenir [écrit le 28 mai 2021] :

 

chocolat, enfance, miroir, olibrius, rumeur, visage, yaourt aux fruits, zoo

 

Pour faire meilleure mesure encore, je dresse une seconde liste, plus ardue à l'usage :

 

Journal de l'hôpital (13)

Annie, bouche cousue, choucroute, délivré, élève, fable grimace, haricot, insoumis, j’arrive tout de suite, kaolin, Leiris, Marie-Claude, neige d’été, oublier, parisien, Quimperlé, Rémi a coupé la tulipe, silence, tendresse, utopie, voyage, watt-heure, Xavier, yourte, zouave

* * *

Après-midi

Un nouveau voisin survient. On me chasse de la chambre et je dois patienter assez longtemps pour que cesse la visite d’un aréopage [sur le moment, j’ai écrit correctement le mot, quand bien d’autres termes me faisaient défaut…] de médecins et d’internes.

*  *  *

Je reçois un message de Simone, dont je me demande de qui il peut émaner, mon correspondant ne figurant pas dans l’annuaire numérique de mon téléphone. Qui plus est, et pour ajouter à la confusion, c’est P., son mari, qui me répond.

 

Nuit du 3 au 4 juin

Vieillard digne [ajouté : « drapé dans sa dignité »].

S’endort devant la TV (réglée à bon régime).

Mouille (euphémisme) sa culotte. Intervention de l’équipe de nuit.

Me [un autre mot rayé, illisible] Le personnel ne [me en corrigé en ne] ménage pas son sa pudeur.

(Tirer le rideau n’a aurait pas été possible) [sans doute voulais-je, précisément, écrire le contraire…]

Je dors mal.

Impressions fausses de l’envie d’excréter. Gaz et gal garlgouillis.

M’obsède sur couverture maladie, qui pourrait [ajouté : me] faire fa défaut.

Mon voisin, un ancien chef de clinique — il fait valoir cette carte de visite auprès du personnel soignant à mainte reprise —, passe son temps, comme le précédent, en des appels téléphoniques longs et multiples, à sa fille ai-je bientôt compris, tout en évitant, sauf nécessité absolue, de s’adresser à moi.

Cela m’arrange plutôt, mais m’agace néanmoins un peu de paraître relégué au rang d’utilité, voire de valetaille.

Comme il s’endort devant la télévision — réglée à bon régime (il m’a fait part que le documentaire l’intéressait au plus point, étant allé dans cette partie du monde quelque[s ?] décennie [s ?] auparavant [il devait s’agit d’un pays d’Amérique du Sud, Mexique ou Guatemala dans mon souvenir], tout en assortissant cette (rare) parole d’une glose pédagogique à destination de l’ignorant que je suis) —, j’entreprends de couper le son. Je me promets de lui faire valoir l’abonnement au casque que j’avais proposé à mon précédent voisin de chambrée.

(Le reste dans mes notes, qui ressortit aux infirmités de l’âge, est suffisamment parlant en soi pour que je me sente dispensé d'en traduire les lignes… Puisse cette pudeur — j'avais d'ailleurs détourné le regard et m'étais retourné quand on s'était occupé de le changer — me préserver un jour d'en être à mon tour atteint !)

 


 

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