Quand vacillent les lucioles… (5)

Publié le par 1rΩm1

 

 

Quand vacillent les lucioles…

 

Juin à Paris

(Journal extime, 22-28 juin 2021)

5

24-25 juin

Nuit

Rêve érotique — autant qu’angoissant, cependant — où figurent le jeune Erwan et sa mère. Nous habitons (quoi de plus normal, puisqu’il est mon locataire, désormais ?) le même endroit (ce qui l’est moins, c’est que la mère habite avec lui)

Les bavardages de la mère ne tarissent jamais. Lui, silencieux, circule jambes et torse nus, vêtu d’un seul slip qui m’évoque quelque peu le pagne de Tarzan. Un court duvet blond court sur le torse et les jambes (sans doute plus âgé — spéculé-je — aura-t-il la poitrine joliment velue).

 

Le père apparaît un court instant, qui semble un déficient mental. Quand je veux me servir un café lyophilisé, seul breuvage possible, le bocal est plein de corps divers — graines, cornflakes, choses inidentifiables qui deviendraient molles ou spongieuses si l’on versait de l’eau chaude, si bien que j’y renonce.

La mère excuse le père — qui disparaîtra tout à fait ensuite du rêve.

Elle propose donc de faire des courses et elle nous conduit en voiture, moi à sa droite, le jeune Erwan à la place derrière moi.

Descendus de la voiture sur un parking, le jeune Erwan ôte son slip et évolue nu devant mes yeux — qui s’interdisent de le regarder. Je verrai fugitivement ses fesses, pas si belles, alors que le reste du corps apparaît comme parfait. Il semble néanmoins s’ingénier à dérober à ma vue son sexe, que dissimulent en effet d’autres clients, un meuble ou des objets, tant et si bien que je ne saurai de quelle nuance est la toison pubienne de ce jeune dieu blond, ni si elle est abondante ou rare, voire comme chez bien des jeunes gens désormais —, rase ou rasée.

La mère semble trouver naturel cet exhibitionnisme aussi tranquille qu’incongru… Prolixe, elle m’explique toutefois, l’air de rien, qu’un oncle pédophile s’en était pris à son fils et qu’elle avait dû alors mettre le holà…

Nous sommes dans une boutique mal approvisionnée. La marchande me réclame 8 euros pour un petit bocal de café lyophilisé, ainsi que pour j’ai oublié quel autre article bon marché ; je proteste de ce prix que je trouve exagéré, l’écarte de la main, mais me ravise ensuite et paie. Elle me rend la monnaie — je vois que c’est volontaire de sa part — avec des pièces de dix et vingt centimes (ce qu’avait fait un serveur du bar où travaille Dimitri, à qui je songe fugitivement dans le rêve, à son torse velu, à ses yeux verts qu’il partage avec le jeune Erwan du rêve…), tout en me grugeant de quelques pièces. Je demande à la mère pourquoi elle fait ses achats dans pareille échoppe ; elle me répond sentencieusement ne pas vouloir mener dans un supermarché son fils, que cela pourrait le détourner de ses études…

Une fois que nous sommes rentrés, la présence du jeune Erwan se fait rare. Ses apparitions fugaces semblent alors destinées surtout à attiser mon désir de le voir plus longtemps.

Cependant, je flaire un piège et je joue (assez bien) l’indifférence, n’entendant pas jouer les Humbert Humbert — je songe plusieurs fois durant le rêve au film de Kubrick — face au bel éphèbe...

 

La suite du rêve, sans qu’il y ait de coupure nette avec ce qui précède, se déroule à l’extérieur de la maison.

J’aide une jeune enseignante à accompagner un groupe de « scolaires », dissipés et retors.

J’y cherche Dimitri, qui, naturellement, ne se trouve pas parmi pareils cancres. L’un d’eux m’exaspère, et je lui tire l’oreille (il a pourtant dépassé l’âge où l’on pourrait se permettre pareil geste). Etrangement, il ne se rebelle pas de ce traitement, mais, installé dans une salle de cours, poursuit son manège, me narguant de plus belle. Comme je ne peux confisquer son téléphone portable, je me rabats sur un autre objet (que, à nouveau, j’ai oublié) en manière de représailles. Il semble s’en moquer éperdument. Malgré l’autorité dont je fais preuve en remettant à sa place tel ou telle élève, l’enseignante est bientôt débordée, et un chahut sourd s’installe, très pénible, qui ne cesse que parce que je réveille…

 

Au sortir du rêve, je m’étonne de me souvenir ainsi de son déroulement presque complet : d’ordinaire, je me rappelle peu ce que j’ai rêvé, et il est plus rare encore que le rêve soit animé d’un mouvement narratif si ample, si cohérent dans ses articulations, et c’est bien cette logique propre qui explique que j’ai pu en retracer ainsi si facilement, même après le réveil, les grandes lignes.

25 juin, fin de matinée

J’ai rendez-vous avec Judith au musée Jacquemart-André pour voir l’exposition consacrée à Paul Signac. (Je m’aperçois dès la première salle que j’ai confondu, pour une obscure raison, Signac et Seurat !) Peinture agréable, reposante, souvent jolie (sans être mignarde), qui ne provoque toutefois pas de commotion esthétique — mais demeure assurément jolie, reposante, agréable, quoi qu’on en ait (ou pas !).

Paul Signac, Fécamp. Soleil, 1886, Huile sur toile

Paul Signac, Fécamp. Soleil, 1886, Huile sur toile

Saint-Briac. Les balises. Opus 120, 1890, Huile sur toile
Saint-Briac. Les balises. Opus 120, 1890, Huile sur toile

Saint-Briac. Les balises. Opus 120, 1890, Huile sur toile

Paul Signac, Mont Saint-Michel. Brume et soleil, 1897, Huile sur toile

Paul Signac, Mont Saint-Michel. Brume et soleil, 1897, Huile sur toile

Paul Signac, Concarneau. Calme du soir (étude), 1891, Huile sur bois

Paul Signac, Concarneau. Calme du soir (étude), 1891, Huile sur bois

Les amis de Signac lui ont aussi magnifiquement emboîté le pas.

Achille Laugé (1861-1944), l'Arbre en fleur, 1893, Huile sur toile
Achille Laugé (1861-1944), l'Arbre en fleur, 1893, Huile sur toile

Achille Laugé (1861-1944), l'Arbre en fleur, 1893, Huile sur toile

Georges Lacombe (1868-1916), Baie de Saint-Jean-de-Luz (Côte de Sainte-Barbe), 1902-1904, Huile sur toile

Georges Lacombe (1868-1916), Baie de Saint-Jean-de-Luz (Côte de Sainte-Barbe), 1902-1904, Huile sur toile

Théo Van Rysselberghe (1862-1926), Canal en Flandre,1894, Huile sur toile

Théo Van Rysselberghe (1862-1926), Canal en Flandre,1894, Huile sur toile

Comme d’ordinaire, nous trouvons l’espace petit. Comme le dit Judith, les lieux entre-temps ne sont pas agrandis. Nous revenons, de salle en salle, sur nos pas ; mais comme, entre-temps, beaucoup de gens s’y sont massés, nous finissons par accélérer nos velléités de rétrospective.

Paul Signac, Venise. San Giorgio (éventail), 1904, Aquarelle sur soie marouflée sur carton
Paul Signac, Venise. San Giorgio (éventail), 1904, Aquarelle sur soie marouflée sur carton

Paul Signac, Venise. San Giorgio (éventail), 1904, Aquarelle sur soie marouflée sur carton

Paul Signac, Dunkerque, 5 juin 1930, Aquarelle et mine de plomb sur papier vergé

Paul Signac, Dunkerque, 5 juin 1930, Aquarelle et mine de plomb sur papier vergé

Paul Signac, Avignon. Matin (Le Palais des Papes), 1909, Aquarelle, plume et encre de Chine sur papier ; Avignon. Soir (Le Palais des Papes), 1909, Aquarelle, plume et encre de Chine sur papier

Paul Signac, Avignon. Matin (Le Palais des Papes), 1909, Aquarelle, plume et encre de Chine sur papier ; Avignon. Soir (Le Palais des Papes), 1909, Aquarelle, plume et encre de Chine sur papier

Paul Signac, Saint-Tropez. Après l'orage, 1895, Huile sur toile

Paul Signac, Saint-Tropez. Après l'orage, 1895, Huile sur toile

Paul Signac, Marseille. Le Vieux-Port, 1906, Huile sur toile

Paul Signac, Marseille. Le Vieux-Port, 1906, Huile sur toile

Comme un rituel, nous arpentons — et nous y sommes seuls — les salles consacrées à la Renaissance,

Andrea Mantegna (1431-1506), la Vierge et l'Enfant entourée de trois saints, Huile sur toile, Vers 1485

Andrea Mantegna (1431-1506), la Vierge et l'Enfant entourée de trois saints, Huile sur toile, Vers 1485

puis regardons le documentaire qui accompagne l’exposition (qui ne contient rien de bien bouleversant).

Dans la boutique où j’achète quelques cartes postales (celles, en fait, consacrées à d’anciennes expositions, celle de Turner en particulier) je fais des compliments à Judith sur sa robe, qui fait songer à un voilage inspiré d’une toile de Matisse.

 

Après-midi

Judith ne dispose pas de beaucoup de temps.

Nous nous attablons dans une sandwicherie proche, où elle me raconte que, sur la proposition de N., elle et lui, la veille, ont pris un verre Boulevard Edgar Quinet. N. s’est pris à ronchonner contre de jeunes bruyants sur les terrasses, et, comme Judith avait commandé un cocktail sans alcool et demandé ensuite du guacamole, il s’est étranglé au vu du montant de l’addition.

Avec sa verve habituelle, elle brocarde gentiment les réactions de son compagnon en me racontant (par ailleurs) comment il s’en était pris à un couple de lesbiennes avec lesquelles Judith était amie quelque temps trente ans auparavant lorsqu’elle et lui étaient leur rendre visite à C****.

Elle me dit que l’épidémie en Israël, dont j’avais parlé la veille, s’est avérée une flambée de gros rhumes qu’on peut espérer sans conséquence.

Je lui retrace à gros traits la soirée de la veille avec B., elle aussi prévenue contre la politique sanitaire du gouvernement sanitaire et la vaccination.

Elle ne pourra pas venir à l’exposition Magritte/ Renoir, ne se souvient d’ailleurs de me l’avoir suggérée — alors que c’est pour elle que j’ai réservé, n’aimant guère les Renoir du fonds de l’Orangerie et Magritte ne m’intéressant que modérément (point de vue que partage d’ailleurs Judith)…

Nous repartons ensuite vers la station de métro tout en devisant de quelques sujets sans importance, puis prenons le métro le temps d’une station, où je change pour la ligne 1 et le Musée Picasso, où j’ai réservé.

Nos adieux s’avèrent un peu précipités, et j’ai un instant le regret de ne l’avoir vue plus longtemps, ni, comme la fois dernière, à trois reprises, sans limitation de temps.

 

 

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