Avis de (profond) tangage (2)

Publié le par 1rΩm1

 

work in progress

pour H.

in memoriam

 

Avis de (profond) tangage (2)
Avis de (profond) tangage (2)

Résumé :

C’est une photographie que je suis allé exhumer au fond d’un tiroir.

Cest une photographie que je n’aime pas vraiment regarder pour ce qu’elle évoque de moments sombres.

C’est une photographie prise lors d’un mariage, à laquelle j’entends rendre gorge.

Car c’est une photographie qui ment comme telle, immorale et vraie, quoique détestable de bien des façons

Ils sont sept sur la photo.

Avis de (profond) tangage (2)

* * *

Dans leur choix de vêtements ou de teintes, les habits des protagonistes pourraient semer les germes d’un trouble, certes anodin.

Aux extrêmes gauche et droite du tableau, les deux jeunes filles, épaules nues dans leur robe à bretelles et collier en sautoir (?) ou ras du cou, ont revêtu des tenues de fête, achetées peut-être pour la circonstance. L’adolescent au sommet du cliché ainsi que le marié ont aussi une chemise fort conventionnellement blanche

Avis de (profond) tangage (2)

Mais, au presque centre (puisque, décidément, un tangage s’est emparé du cliché, préfigurant quelque avis de tempête), l’adolescent a choisi (très volontairement) une chemise sombre (bleu marine, en vérité) et refusé de nouer une cravate autour du cou, le foulard en soie (très années soixante-dix lui aussi) se remarquant à peine. C’est une manière de protester en mineur contre ce mariage, qu’il n’approuve pas.

Avis de (profond) tangage (2)
Avis de (profond) tangage (2)

La jeune fille aux cheveux apprêtés comme pour un portrait de Botticelli — si la mariée s’est fait faire des anglaises, si les cheveux du marié frisent naturellement, et si l’adolescente le plus à droite a le cheveu très court —, elle, est en blanc. En vérité, ses apprêts entrent en concurrence avec ceux de la mariée — dont elle pourrait avoir emprunté la robe… C’est peut-être, à sa façon, une autre protestation contre ce mariage, qu’elle approuve moins encore que le jeune homme dressé en bleu marine.

Un autre triangle, inverse et plus large que les précédents, désigne des mains posées sur des épaules. La jeune fille a posé une main, en effet, sur celle de l’adolescent vêtu sombrement — tant et si bien que, leur âge et la vêture de ce dernier excluant pourtant l’hypothèse de mariés a priori, le seul véritable couple de la photographie pourrait être ces deux-là, d’autant que la regarde l’adolescent.

Les regards, pour leur part, obéissent à une géométrie singulière. Quatre paires d’yeux (les mariés, les deux jeunes filles de gauche) fixent à son attention le photographe selon une figure trapézoïdale irrégulière, tandis que, dans un ultime triangle, les regards sont tout autres. Si le jeune homme regarde à l’évidence sa compagne, l’on peut hésiter à déterminer qui les deux autres regardent : le garçon à la chemise blanche pourrait fixer quelqu’un hors champ, tandis que l’adolescente à droite pourrait le regarder — à moins que, hypothèse plus convaincante, elle ne sourie à la mariée.

* * *

De tous ces personnages figés par ce cliché, la personne que je reconnais le moins reste assurément Simone. Si je n’avais la certitude que c’est elle, à quelque quarante-cinq années de distance, je m’interrogerais, je pense, sur son identité.

Témoin privilégié de cette scène trompeuse puisque je suis un des assistants, je la regarde, très certainement d’ailleurs pour ne pas trop frontalement figurer sur la photo, me dérobant ainsi à l’objectif. Et, si je n’avais la certitude que c’est moi derrière ce visage épaté par une joie feinte, je refuserais de me reconnaître à mon tour.

*  *  *

Quelques jours auparavant, la comédie du grand amour avait pris définitivement l’eau entre Simone et moi.

Le geste de sa main la perpétue pourtant, de même que mon regard. (J’aimerais croire, à ma décharge, que, sur le moment, c’était pour protéger Simone du nouement qu’elle avait anticipé, de même que son père selon toute vraisemblance, concernant le mariage de sa sœur — j’aimerais croire qu’il s’agissait conjurer par le plus large sourire possible (le sien, le mien) pareil naufrage à venir.)

* * *

Ce jour-là, J.-L. n’est pas invité. Le fascinaient les ongles de la jeune fille (c’est là une attirance que je n’ai jamais éclaircie).

J.-L. — s’en souviendrait-il dorénavant ? — se vivait alors comme bisexuel. Partisan de l’amour libre, il n’était pas mécontent (c’est une dernière énigme que me propose cette photographie) d’avoir assisté à la formation du couple que nous composions Simone et moi ; il l’avait même encouragée, du moins par ses paroles auprès de moi. Pourtant, je savais dorénavant que je ne voulais que lui pour amant. Le corps, en quelque sorte, avait parlé pour moi (et pour Simone tout autant), dans une érection jamais suivie d’un orgasme, quand la main de J.-L. ou la bouche y conduisaient invariablement…

Peut-être dans ma peine, anticipais-je — dans la culpabilité qui me rongeait et dans un moment vécu, de mon côté, comme une trahison — la rupture qui surviendrait tôt ou tard — bientôt, en vérité — lorsque le bisexuel que se prétendait J.-L. deviendrait hétérosexuel à plein temps, à rebours (faut-il le préciser ?) de ma propre trajectoire.

Et si j’ai une hâte en ce triste jour, c’est bien de le voir écoulé — et de rejoindre J.-L., en attendant la brûlure insupportable d’autres jours inconsolables pour très longtemps…

 

La jeune fille a-t-elle, comme je viens de le faire, déjà tourné le pli des volets contenant la photographie, pour l’écarter à jamais de sa mémoire ? Elle était la plus fâchée, j’en suis certain, du bonheur bientôt piétiné de sa sœur — puisqu’elle en avait la prescience (après tout, Hannah est morte assez prématurément, telle une — mauvaise ? — héroïne de roman). Comme moi, s’il lui arrive de déplier la plaquette photographique et de la regarder — mais j’en doute —, c’est certainement avec réticence, celle que j'ai eue à l'ouvrir, la décrire et commenter.

*  *  *

 

ENVOI

D’une sœur l’autre : si, à l’exception de deux protagonistes dont j’ai oublié l’identité, il pourrait être une personne innocente et sincère — la plus jeune du groupe, puisque telle est presque toujours la règle — en contemplant le bonheur que l’on aimerait sans un nuage de la nouvelle épousée, c’est ma propre sœur, de profil et tout à droite.

Avis de (profond) tangage (2)
Avis de (profond) tangage (2)

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Et, soit dit en passant, je me prends à regretter l’absence de Philippe sur la photographie, d'autant que ma mémoire n’a conservé l’image de cet autre disparu que très confusément…

 

 

 

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