Lettre à J.-M. et Pascal (octobre 1988)

Publié le par 1rΩm1

 

in  memoriam  J.-M.

 

Reims, le 11 octobre 1988

Chers l’un et l’autre,
(et réciproquement)

Si l’enfer existe et qu’il ressemble à quelque chose, il doit être peuplé de copies — je le sais, j’en suis sûr… C’est en tout en cas mon enfer ordinaire du moment, qui ressemble à cet enfer imaginaire, et je suis heureux d’y couper en vous écrivant !

D’ailleurs, les élèves continuent de m’exaspérer. A ceux qui, cet après-midi, avaient “oublié” de corriger leur rédaction, j’ai hurlé dans les oreilles — phrase curieusement construite… —, en leur demandant s’ils attendaient que l’Esprit Saint (¡) leur insuffle l’art d’écrire (¡), et, sans doute parce qu’il y a bientôt une réunion parents-professeurs, perspective exaspérante, les ai enjoints de ne pas venir pleurnicher en famille la semaine prochaine… Tant pis pour les oreilles délicates de ces chers petits, puisque, après tout, eux me cassent bien les pieds… !

Il a les yeux noirs, l’autre cher petit, celui de ce café où je vous écris, je ne m’étais encore aperçu. Le regarder me passe le temps, et puis quoi ! il faut bien poser les yeux quelque part — sans quoi l’on s’ennuie dans genre d’endroit… Germain bis a donc les yeux noirs, la bière est blonde, et rouges sont les copies.

Au cinoche, hier soir, en compagnie de W. Drôle d’endroit pour une rencontre, c’était. Moi, j’ai bien aimé. Mais j’étais bien le seul, je crois. (Il y avait là également la sœur d’Anne-Marie.)
Mes loisirs étant hypothéqués pour des raisons déjà dites, j’ai d’autant mieux goûté la fausse dramaturgie banale du film — et, vous savez, moi, la Deneuve…

Catherine Deneuve dans “Drôle d'endroit pour une rencontre” de François Dupeyron © Internet

Catherine Deneuve dans “Drôle d'endroit pour une rencontre” de François Dupeyron © Internet

J’irais bien au cinoche encore ce soir, mais il n’y a rien d’autre, je crois, à me mettre sous la dent…

— En tout cas, Patrick… Dominique ? (je cherche désespérément son nom…) Frédéric ? Truc en —ic ? ne m’accorde pas de regard, ni même de regard noir… (Non, c’est Thierry, cela me revient…) Je suis sans doute en train de perdre mon temps. Ici, c’est comme au C***, une galerie d’yeux qui roulent : à la marée du soir, la salle des pas perdus et des rencontres inabouties… Dans ces conditions… Mais la bière n’est pas finie, ce sera le prétexte pour s’attarder quelques instants… (Tout de même, si c’était Frédéric, je me serais rappelé…)

J’ai écrit une lettre à Lindsay, je devrais l’envoyer. S’il donnait signe, de lui-même, ce serait mieux, non ? On n’aime jamais autant qu’on est payé de retour, n’est-ce pas ? Et la formule est réversible à l’infini. — C’est sur cet infini d’indéfini que je devrais vous laisser car ma bière touche à sa fin…

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article