1877 - Lettre à J.-M. et Pascal (octobre 1988), 3
in memoriam J.-M.
Dimanche 16 octobre 1988 [suite]
Soirée assez agréable en compagnie de Judith, Nathalie, Patrick, Denis… vendredi soir. Notre éclatement empêche de parler enseignement, ou maintient au moins le sujet à distance. Et notre passé commun se compose peu à peu. Ce sont des relations en pointillés, vagues sont nos rendez-vous, mais il est vrai que chacun habite Reims très provisoirement, et différemment.
Perspective d’une grève, jeudi. Cela fera un vrai “week-end” en pleine semaine. Je pourrais en profiter pour venir à ****, mais je ne crois pas que je le ferai. J’aurai la patience d’attendre les vacances, plutôt. Mes déplacements à F**** me coûtent cher, et je préfère ne pas accroître ces frais en essence. La voiture, de plus, accuse de faiblesses aux démarrages, et je crois qu’il faudrait en changer les bougies : peut-être le ferai-je à ce moment-là. Enfin, rien n’est vraiment décidé.
Les arbres noirs dans la nuit et le brouillard. Rimbaud hante encore la ligne Paris-Charleville. Et si je deviens plus bête de jour en jour, cela me console qu’il fut si intelligent et qu’on ait encore quelque raison de songer à cette intelligence-là… La nuit s’en trouve éclairée…
Un jeune homme en jean dort sur une banquette arrière… Il écrivait, lui aussi, mais il a mollement déserté. Quand il est entré dans le compartiment, j’ai attendu qu’il s’assoie près de moi. Mais beaucoup de banquettes étaient encore vides…
J’observe l’angle à partir de la cuisse. Cette jambe pliée, c’est tout ce que je vois, dans son fourreau de jean. Il s’est levé tout à l’heure, pour aller aux toilettes. Où il est resté près d’un quart d’heure. Peut-être se branlait-il, aux secousses du train. Cela m’est arrivé, quand j’avais la chair exigeante, pleine d’urgences que nul n’aurait pu assouvir, et le fantasme a télescopé une image surgie de la mémoire. (Drôle de Drouot !)
… Entre-temps, la position a changé. Je me trompais : il ne dort pas, il lit. Dans l’entrebâillement du bas du jean, j’aperçois une jambe aux poils bruns…
— Non, pas même : il ne lit pas, il a couvert sa face d’un livre, pour se protéger du soleil des lampes. En me décalant un peu, je devinerai le sexe sous la toile, et je pourrais imaginer que je me glisse entre ces jambes écartées… Les souliers sont délacés. Savent-ils la charge d’érotisme qu’ils éveillent parfois en nous, ces jeunes gens ? Il me semble qu’à leur âge j’en étais parfaitement inconscient…
(à suivre)
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