787 - Sotiš in London (4)

Publié le par 1rΩm1

 

 

 

Sotiš in London

 

(sur un air de chapelloise, de polka slovène ou d’English gay gordons)

 

Paris - Londres - Paris

 

(journal extime 19 juillet – 4 août 2017)

 

 

IV

 

 

22 juillet

Matin

J’ai avec M.-C. un long téléphonage pour régler divers détails matériels avant qu’elle n’arrive à Paris.

 

Après-midi

Une phase de décristallisation s’amorcerait-elle avec Duncan ? ou le souvenir trop rude encore de cette attente de presque quatre heures de l’avant-veille joue-t-il ?

J’arrive avant lui dans le pub où, me montrant pourtant assez peu rancunier et proposant un mi-chemin entre chez lui et chez F. et Pascal, je lui ai donné rendez-vous (j’en ai trouvé l’adresse sur Internet, l’ai choisi non loin de la Gare Saint-Lazare, sur un trajet facile à effectuer pour l'un comme pour l'autre.)

 

Duncan, en retard d’à peine cinq minutes, survient. Il porte un sweater bleu marine sur une chemise, un pantalon en toile couleur rouille et, à l’épaule, sa sacoche brune de la fois dernière. Il arbore une barbe — comme tout un chacun désormais parmi les moins de quarante ans —, assez épaisse et longue mais bien taillée, à l’instar des deux fois précédentes, ce qui le vieillit un peu.

Je m’abîme un peu dans cette marque au front que je lui connais (dont j’ai oublié l’origine), puis dans ces quatre points grêlés qui dessinent une constellation sur la joue gauche.

 

Nous parlons d’abord — assez longuement — de ce boulot sans horaires qui ont valu qu’il soit tant en retard deux jours auparavant. Il aurait profité de cette réunion interminable et d’un aparté avec son directeur de service pour négocier une augmentation de 1000 [je ne suis plus certain du nombre de zéros alignés derrière l’unité, mais 10 000 semble tout de même improbable] euros annuelle.

Je lui demande en quoi consistent ses attributions. « Responsable de projet », dit-il, en se lançant dans quelques explications, dont toutes ne me sont pas toujours claires.

Il recevra, durant l’après midi, très régulièrement, des courriels émanant de son travail.

Dans ce qu’il retrace, je comprends que, dans son entreprise, on se tutoie, on s’appelle par son prénom, directeur de service et numéro deux compris : je me prends à songer que je détesterais cela, tandis que, sur l’une de mes questions, lui dit trouver plus facile et plus directe ainsi la communication, jusques y compris en cas de désaccord.

Je tais mes doutes. Je songe à Khadija — et me dis que Duncan pourrait, lui aussi, avoir un jour un mot de trop, une parole déplacée, qui, du jour au lendemain, signerait, sinon son arrêt de mort, son arrêt de travail sous forme — n’importe quel prétexte pouvant convenir — d’un licenciement… Bref, je trouve détestable et suspect cette convivialité en trompe-l’œil. (Je songe aussi à ce serveur du bar où je vais régulièrement, qui s’adressait cavalièrement au gérant sur un ton parfois presque méprisant, dont je n’aurais supporté ni les façons ni les familiarités, mais que ledit gérant semblait assez bien accepter — jusqu’au moment où l’on n’a plus revu le serveur du tout…)

 

Ses négociations auprès de la banque pour un crédit immobilier ont échoué : sa situation professionnelle n’est pas suffisamment stable encore s’est-il entendu dire.

Entre Mairie de Saint-Ouen et V****, c’est tout de même le grand écart pour se rendre à son travail.

 

Il me remercie de la carte postale que je lui ai envoyée de Sicile en avril, qu'il n'a trouvée que très tard sous une pile de dépliants publicitaires (je songe à N*** qui ne relève qu'exceptionnellement son courrier — et que je préviens lorsque je lui adresse un envoi). J'avais oublié avoir voulu honorer ainsi sa toute nouvelle adresse postale. Il prétend l'avoir placardée, ainsi que d'autres, sur sa porte d'entrée. Comme je le lui demande, il me dit ne pas savoir ce que ladite carte représentait...

 

Nous avons — à nouveau ! — une conversation un peu tendue à propos de Erdogan.

 

Duncan prétend, en effet, que Istanbul n’a pas changé depuis la répression du coup d’Etat de l’an dernier en argüant que les médias occidentaux n’ont pas une connaissance historique de la Turquie suffisante pour appréhender la question, que tous les efforts de Erdogan visent à corriger les excès du kémalisme (je n'ai pas la présence d'esprit de lui demander lesquels). Je n’ai évidemment pas les connaissances historiques ad hoc mais j’aimerais lui entendre davantage de nuances dans tous les cas — d’autant qu’il accrédite la thèse de l’opposant qui, à distance, aurait téléguidé ce putsch militaire raté.

A l’évidence, il n’aime pas les Kurdes, il m’oppose les accords de l’Otan, quand je lui oppose un partage du Moyen-Orient entre gagnants et grands du monde qui a transformé cette région du monde en poudrière permanente et en panier de crabes ou nœuds de vipères terroristes.

Il a pourtant voté non au référendum turc sur les pleins pouvoirs au dirigeant turc — et j’aimerais comprendre les contradictions qui scient ses discours en deux...

Et comme je lui demande qui a pu insuffler en lui pareille vision : des oncles et des tantes, me dit-il. Connaissant les positions de son père adoptif — dont Duncan se démarque pourtant très souvent —, je ne m’étonne plus. Peut-être est-il d’ailleurs plus difficile de mettre à distance les propos de personnes proches entendus et répétés à propos d’un pays qu’on n’habite pas et qu’on arpente à grandes enjambées de temps à autre, que lorsqu’on est davantage en prise avec les réalités d’un pays dans lequel on se trouve depuis l’adolescence ?

Je clos la discussion : nous ne pourrons sans doute pas trouver de point d’accord, sauf à propos des raccourcis journalistiques — souvent péremptoires — de ceux qui ont tout compris à l’état du monde et, partant, assènent leurs opinions à ces imbéciles qui n’entendent rien à sa belle marche triomphante.

 

*  *  *

 

Cependant, Duncan dit n’aimer pas l’endroit. Et propose d’aller ailleurs. Nous errons quelque peu en contrebas de Montmartre, passons près du musée Gustave Moreau — mais il n'a plus le temps pour les musées désormais, me dit-il —, tout en faisant quelques tours et quelques détours avant qu’il retrouve la rue de Rochechouart, où il a décidé de me mener. Je m’aperçois que j’ai un souvenir flou, sinon confus, de ce quartier où j’ai pourtant séjourné : cela remonte toutefois à plus de trente ans…

 

Enfin, il retrouve le bar où il a ses habitudes et où nous installons, à la confluence de plusieurs rues.

Il me demande tout à trac — j’avais oublié que la question n’a rien de confidentiel aux yeux d’un Américain — pour qui j’ai voté. Au moins ne tique-t-il pas en entendant ma réponse. Lui a voté Hamon (je m’étonne un peu intérieurement), puis Macron  au second tour (N*** est là aussi, par dessus nos épaules, qui s’étonne tout autant — et à qui j'adresse des signes de complicité intérieure).

 

La terrasse, peuplée essentiellement de groupes de jeunes gens, est animée, spécialement la tablée que j’ai dans mon dos, à laquelle s’agrègent de plus en plus de garçons et de filles qui criaillent presque à mes oreilles.

 

Duncan commande un hamburger, lequel mettra quarante-cinq minutes — encore faudra-t-il une relance auprès de la serveuse — à lui parvenir, tandis que la garniture aux quatre fromages espérée se réduira à du cheddar…

Je ne m’étonne pas que Duncan, qui dit se faire peu la cuisine et manger surtout à l’extérieur, ait un peu grossi, voire que sa chemise révèle un ventre un peu mou. Lui-même dit devoir bientôt faire un régime (pour pouvoir s’exhiber en maillot de bain)...

 

Un appel téléphonique interrompt notre conversation : le grand-père d’O*** — dont, précisément, nous parlions alors — est décédé. Il s’absente alors, afin de tâcher de la consoler. (Ce qu’il m’a dit de la jeune fille, auparavant, corrobore ce que j’ai toujours pensé d’elle, qui me paraît toujours aussi déséquilibrée. Evidemment, je me trouve le cœur un peu sec de penser cela durant les dix à quinze minutes que dure le coup de fil de Duncan, mais je ne parviens pas à trouver sympathique, du moins supportable, cette grande amie que je ne connais à vrai dire pas.)

 

Alors que j’évoque mon tout prochain voyage, Duncan dit aimer de moins en moins les Etats-Unis. Mais, ajoute-t-il, il adooore Londres…

 

Outre rappeler O*** plus longuement, il lui faut retourner travailler : il doit, également, s’occuper de lessives, afin de disposer avant le surlendemain des habits qu’il endossera tout au long de sa semaine de travail. Moi-même j’ai rendez-vous assez tôt avec N. et Judith devant les Archives Nationales, et nous décidons de nous séparer.

 

Nous nous quittons à un carrefour de la Chaussée d’Antin où se trouve une station de métro toute proche de l’arrêt de bus qu’il doit prendre afin de rentrer chez lui. Il a une formule conventionnelle d’adieu (« ça m’a fait plaisir » — ou je ne sais) qui contribue au désenchantement progressif dont j’ai été saisi au cours de l’après-midi.

Je songe — en particulier — qu’il n’est à aucun moment revenu sur son incroyable retard de l’avant-veille — et me dis que j’aurais tout de même, en vérité, aimé qu’il réitère quelque excuse…

 

Soir

Il se met à pleuvoir alors que j’émerge de la station Rambuteau. Ce n’est pas le déluge qu’en ce mardi de février de l’année précédente nous avions subi le soir où nous avions dîné dans un restaurant de la rue du même nom, Duncan et moi, mais il faut tout de même ouvrir le parapluie.

Je l’apprends bientôt : le concert en plein air n’aura donc pas lieu dans la cour des Archives, mais dans la cathédrale arménienne toute proche.

 

J’attends Judith et N***, qui ne tardent pas à arriver. Nous suivons la foule déplacée d’un lieu à l’autre. Nous bavardons, Judith et moi, en faisant la queue, de choses futiles auxquelles N., comme d’ordinaire, ne paraît pas apporter sa caution, auxquelles en tout cas il ne contribue pas. Mais il paraît détendu, content d’assister au concert.

Les places sont réservées, les rangées, numérotées ; cependant, on n’a pas disposé d’estrade qui permette voir les musiciens, par respect du lieu ou par manque de temps. Il n’y aura guère que la cantatrice, debout, que nous apercevrons — non pas tout entière, mais la tête sur les épaules et point trop décapitée. Je suis installé, pour ma part, presque en bord d’allée, tant et si bien que j’aperçois tout de même de temps à autre le profil du pianiste. Mais on peut être légitimement frustré de ne le voir qu’ainsi — même si la musique n’est pas affaire de vue et qu’à cette distance le jeu des instrumentistes échappe de toute façon, si tant qu’on puisse être juge de la technicité des mains sur le clavier ou l’archet —, de n’en avoir qu’un aperçu fuyant.

 

787 - Sotiš in London (4)

 

A l’entracte, Judith et N. échangent leurs impressions. Je n’entends presque rien de ce qu’ils se disent. J’espère seulement que le jugement de N. n’est pas trop sévère. (Je me rappelle que, la première fois où il était venu chez moi, il avait fait une longue incursion dans ma discothèque, pour me signaler telle ou telle faiblesse de la version d’un tel ou d’une telle concernant tel ou tel enregistrement de tel ou tel musicien — bref, mettant en pièces les choix que, presque jamais sans les avoir écoutés pourtant auparavant, j’avais effectués des interprétations des œuvres dont j’avais fait l’acquisition !)

En fait, même si la cantatrice n’avait pas l’étoffe de la (de sa) version de référence des Lieder de Brahms (dont il me fait écouter son morceau préféré après le concert et dont je note tout même le nom et d’autres indications discographiques, prêt à croire que le « jeune talent » que nous avons entendu n’était tout de même pas complètement encore sorti de sa chrysalide), il se montre indulgent, et Judith et lui paraissent content de l’idée que j’ai eue en les invitant.

 

Je ne m’attarde pas rue F*** — où je suis passé afin de me faire prêter une valise par Judith — car il est tard déjà, et eux n’ont pas dîné.

 

*  *  *

Rentré chez Pascal et F., j’écris à T. :

 

Me suis fait refiler une valise plutôt lourde et moche par Judith ce soir : je ne voulais pas m'encombrer d'une seconde valise de la taille d'un bagage cabine, mais j'aurais mieux fait…

 

Entre autres sorties et moments de conjonction, sommes allés, N., Judith et moi, à un concert de musique de chambre au Festival européen des jeunes talents.

Au programme : le trio n°1 en ut mineur pour violon, violoncelle et piano, opus 8 de Chostakovitch

les Liederkreis, opus 39 sur des poèmes de Joseph von Eichendorff de Robert Schumann

un Nocturne pour violoncelle et piano de Thierry Escaich

la Sonate en la majeur pour violon et piano de César Franck [laquelle a obtenu un franc succès]

et les Zwei Gesänge pour voix d'alto et piano, opus 91 de Johannes Brahms

 

Je ne connaissais aucune des œuvres, mais je n'ai pas regretté ma soirée.

Cela m'a permis d'inviter Judith et N. Eux, en amateurs éclairés, connaissaient les œuvres (sauf celle de Thierry Escaich), et le programme leur plaisait bien...

— Tout cela parce que dans l'Officiel des spectacles, j'avais eu l'œil attiré par la photographie du pianiste, Adam Laloum, et que le prix des places (13 €) m'avait paru plus qu'honnête...

Bref.

(La beauté — romantique — s'ajoutant à la musique — romantique, pour l’essentiel du programme (même Chostakovitch, en tout cas interprété comme tel — ne dépare rien...))

 

Lucien a eu son bac avec mention bien (13 en philo : cela a vexé légèrement son père ; 20 en allemand, cela a ravi sa mère).

 

 

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