784 - Sotiš in London (3)

Publié le par 1rΩm1

 

Sotiš in London

 

(sur un air de chapelloise, de polka slovène ou d’English gay gordons)

 

Paris - Londres - Paris

 

(journal extime 19 juillet – 4 août 2017)

 

 

III

 

 

21 juillet

Matin

Je donne un assez long coup de téléphone à M.-C. Notre séjour s’organise peu à peu.

 

J’appelle ensuite Judith pour lui proposer d’aller entendre un concert le lendemain : dans l’Officiel des spectacles, le joli minois du pianiste avait attiré mon attention ;

 

784 - Sotiš in London (3)

son nom ne me disait rien, mais Jules, lui, m’avait dit le connaître, l’avoir déjà vu — peut-être lors des Flâneries musicales de Reims — ; en outre, le programme des œuvres me plaisant, j’ai donc appelé le numéro indiqué pour savoir comment m’y prendre afin de réserver une place — après quoi j’ai pensé que cela pourrait, précisément, intéresser Judith, laquelle, naturellement, avait déjà entendu parler de lui.

L’idée paraît vraiment lui plaire, et je m’occupe donc de réserver des places pour elle et N.

 

Après-midi

Je fais une sieste d’une heure. J’ai mal dormi tous ces temps derniers, du fait de la chaleur.

Je prépare ensuite à dîner.

 

Soir

N*** n’a pas tout à fait dix minutes de retard.

Il porte un tee-shirt rouge chiné blanc, qui donne, à distance, l’impression d’être rose, un bermuda en toile kaki. Ses cheveux sont rasés à blanc, tandis qu’il arbore une barbe de huit jours. Cela le change considérablement. Le visage s’en trouve émacié, cela durcit ses traits. Il ressemble au méchant d’une série américaine, dont je suivais les épisodes il y a quelques années (avant qu’elle s’enlise, à la énième saison, dans des péripéties de plus en plus rocambolesques — et que je me lasse).

 

Après les échanges d’usage, une des premières choses dont il me fait part concerne Roman : il se plaint — ce n’est pas nouveau — de ce qu’il l’envahit.

Il me raconte qu’un soir où il voulait sortir, Roman a chaussé les sandales de N***, qui  a immédiatement réagi en lui demandant de les retirer, en lui précisant qu’elles étaient réservées à l’appartement — ce qu’avait donc fait, d’assez mauvaise grâce, Roman. N*** avait ensuite essuyé toutes sortes de doléances : j’ai chaud aux pieds, j’ai mal aux pieds, ça grimpe…

Je lui retrace alors à grands traits l’attente que l’avant-veille m’a fait subir Duncan. N*** me dit que le jeune homme se moque de moi.

Je l’ai parfois pensé, mais je proteste un peu : je réponds lui laisser tout de même le bénéfice du doute…

 

Au serveur venu à l’abordage, N***, toujours soucieux de ne pas boire d’alcool afin de faire baisser son taux d’urée, commande une orange pressée (plus tard, dans la soirée, il boira un cocktail sans alcool, puis un jus de poire).

Précisément — je n’y avais plus songé —, je lui fais part du menu. Il me le confirme : la sauce à l’échalote et vin blanc que j’ai préparée ne lui convient pas…

Nous nous mettons en route pour trouver un accompagnement de la viande qui lui plaise, mais ressortons du marchand de surgelés sans rien avoir trouvé qui lui fasse envie.

Dans le supermarché proche, il achète une tomate, une carotte et une livre de haricots équeutés en fagot — il me demande s’il m’arrive d’acheter des légumes frais, ce qui me vexe légèrement —, qu’il veut cuisiner avec du riz blanc, puisque je lui dis que les escalopes et le riz sans rien pour les agrémenter pourraient lui sembler secs…

 

Une fois rentrés dans l’appartement, tout cela prend du temps à mettre en œuvre.

Nous devisons — en pointillés — tout en épluchant, découpant, éminçant, pelant à vif…

Il me raconte avoir refusé une invitation formulée par Régis à un barbecue : « que ferais-je au milieu de gros mangeurs de viande avinés et votant Macron ? » me dit-il, ce qui m’amuse beaucoup puisque si saisissant de vérité : que ferait-il, lui, au milieu, etc. — en effet.

 

Avec sa nouvelle “coupe”, prétend-il, on fait davantage attention à lui : il se fait moins bousculer, on lui fait montre de plus d’attention et de respect ; il croise aussi le regard de certaines femmes… Il a renoncé à mettre un tee-shirt blanc, qui lui durcissait trop les traits. Il doit sentir une réticence de ma part et, dans la soirée, il me montrera une photographie en me demandant s’il se ressemble sur ce cliché ; j’élude un instant, puis dois dire [je le suppose, après quelques mois, lors de cette retranscription] que non : « c’est bien que je voulais entendre », me répond-il alors.

Je songe à part moi qu’il a (décidément) la même apparence que ce méchant de la série américaine, anneau dans l'oreille et tatouages en moins…

 

Je renverse de la poudre de curcuma sur la nappe, que j’ôte immédiatement, me fustigeant de l’avoir laissée puisque, d’une maladresse l’autre, avec moi, les nappes de F. et Pascal finissent toujours tachées. Heureusement, la poudre s’envole sans pénétrer le tissu de la jolie nappe rapportée du Portugal lorsque je la secoue…

N***, lui, un peu plus tard, tache la galette d’une chaise.

 

Comme je le lui pose la question, ­— il m’avait envoyé un courriel une dizaine de jours auparavant : « Je dois me préparer un peu, demain j'ai un entretien d'embauche pour une boîte qui a un site web de vidéo porno ... ça a l'air rigolo ! 

Il y a beaucoup de chances que je le foire comme les autres, mais cette fois-ci je suis bien décidé à faire ce que tout le monde me dit de faire, mentir comme un arracheur de dent !

Il faut que je travaille mes mensonges... »il m’explique que, de fait, il raté son entretien d’embauche. Il ne revient d’ailleurs pas sur ce qu’il a pu m’écrire dans son message, concernant, entre autres événements, quelques-unes de ses rencontres, ainsi que le décès de la compagne de F., dont il gardait souvent la perruche, cette dernière étant morte, elle aussi, peu de temps après. Il m’avait, également, envoyé une très belle photographie, prise après un orage…

 

784 - Sotiš in London (3)

Je me demande s’il n’est pas un peu vexé que je ne lui aie répondu que très brièvement — puisque je m’étais dit, recevant son message, que nous nous verrions bientôt.

 

Nous dînons enfin. La sorte de risotto de légumes qu’a préparé N*** contenait trop de curcuma dans l’eau de cuisson — l’appartement est très humide, et c’est un conglomérat de poudre d’or qui y est tombé —, mais les escalopes sont bonnes, et le melon, excellent.

 

Je propose, après dîner, de sortir, de profiter de la fraîcheur du soir.

Nous allons jusqu’au Marais. N*** a toujours aussi peu le sens de l’orientation : c’est ainsi qu’au sortir de la bouche de métro, nous faisons un tour du pâté de maisons pour revenir purement et simplement à notre point de départ. Il me demande où est Beaubourg, et, comme nous sommes boulevard Sébastopol dont je connais le sens de circulation des véhicules, je n’ai pas trop de mérite à le lui indiquer.

Il me mène dans un bar où va Régis, qui devrait me plaire, puisque peuplé de jeunes gens — une terrasse où, ajoute N***, il y a aussi et malheureusement « des dindes », et où nous nous installons : de fait, nos proches sont voisins un peu hystériques et bruyants, pas seulement les jeunes filles d’ailleurs. Le serveur, lorsqu’il nous accoste, me tutoie et me frotte l’épaule — comme si nous avions, en quelque sorte, gardé les dindes ensemble dans quelque époque antérieure. Je n’en ai pas souvenir, et m’étonne un peu. Mais, je le constaterai ensuite, il ne doit pas en être à son premier karma, car il a le frottement facile et se permet d’autres familiarités…

Je dis à N*** que je suis désolé — j’en étais moi-même fâché, comme la manifestation importune d’un de ces oublis mémoriels qui tendent à se multiplier — d’avoir manqué la date de son anniversaire (c’en était la première fois depuis que nous nous connaissons), à quoi il me répond en avoir été étonné, mais que je suis le seul, avec ses parents, à me manifester pour l’occasion.

 

Je l’ai senti curieux auparavant de savoir qui est M.-C., et, comme la veille avec Aymeric, je la lui raconte. (Mes quelques narrations et éléments de curriculum vitæ la lui ont rendue sympathique, je crois.)

 

Il trouve l’endroit bruyant, du fait notamment de la proximité d’un sextuor de jeunes gens des deux sexes qui parle et rit fort. Un de nos voisins arbore sur les épaules des tatouages, que me fait remarquer N***, reproduisant les attributs d’un ange. Sa manière de rabrouer une mendiante quelques instants plus tard achève de me le rendre déplaisant, et je m’étonne que le sire ait pu plaire à N*** — qui convient avec moi de son indélicatesse.

N*** propose de nous en aller ailleurs. Nous remontons la rue jusqu’à ce bar au coin d’une rue toute proche de la rue — assez bien nommée, même si ce devait être pour d’autres raisons qu’elle avait été baptisée jadis ainsi — des Mauvais garçons. L’endroit, comme d’ordinaire, est surpeuplé, avec son flot de fumeurs qui fraternise — peut-être — sur le trottoir. Je lui fais la remarque que nous étions allés là, en nous installant à l’intérieur la première fois que nous nous étions vus en octobre 2009. Que déjà huit ans et plus se soient écoulés depuis notre rencontre suscite chez N*** un moment d’étonnement (à moi beaucoup moins, qui mesure plus facilement sans doute le temps parcouru du fait des balises dont je leste ici mes chemins de vie, spécialement quand je suis en voyage…).

Je suis N***, qui entre dans un bar presque en face. Nous y étions allés à mon retour de Lille : j’y avais perdu un pin’s offert par J.-M. et Pascal après leur passage au musée Rimbaud de Charleville à l’effigie du poète, ce qui, outre l’animosité de N*** à mon égard ce soir-là, m’avait passablement contrarié… Je trouve, comme souvent dans ce type de bars, l’endroit bruyant, et, comme c’est le troisième verre en dehors du vin dont j’ai, malgré la nouvelle sobriété de N***, accompagné mon repas, je m’éteins peu à peu — la conversation marquant le pas d’autant plus que nous sommes obligés de presque crier pour nous faire entendre de l’autre. Il est assez tard, en outre, et je me décide à quitter N*** et à rentrer.

 

*  *  *

Duncan, à qui j’avais demandé qu’il m’appelle, alors même que j’émerge de la station proche de chez F. et Pascal, m’envoie un SMS : il s’est endormi devant la télévision et propose qu’on se retrouve samedi vers 15 heures 30 — à l’endroit de mon choix. Je lui réponds avec un peu de goguenardise, légèrement irrité aussi qu’il faille devoir encore ajuster le lieu d’un rendez-vous…

 

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